Les simples, toujours

Publié le par lunemalo

Finalement, ça tient à pas grand-chose, le bonheur. Le cycle des saisons, la présence de ceux qu’on aime, un bon livre… Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête, car, sans libraire (mais un libraire digne de ce nom, un qui aime l’odeur des livres, qui exhume juste pour vous l’ouvrage qui prendra sa place sur votre table de chevet, pour quelques jours ou pour la vie, pas forcément le plus récent ni le plus cher, ou encore le dernier prix littéraire), pas de salut. Non, ce qu’il faut, c’est un vrai libraire qui vous conseillera – ou cherchera pour vous – un livre qui vous corresponde, qui vous étonne, qui vous emporte.
 
Autant dire que la partie n’est pas gagnée d’avance. Dans toute ma vie, j’en ai rencontré deux spécimens. La première, car c'était une femme, j’étais encore presque enfant. Elle tenait une librairie-papeterie (il faut bien vivre, et les livres, dame, ça ne suffit plus de nos jours) et j’achetais chez elle toutes mes fournitures. C’était ainsi, malgré un budget familial pas forcément mirobolant, ma mère a toujours trouvé évident d’accorder sa clientèle aux petits commerces (peut-être parce qu’elle était bien placée pour en connaître les aspects ingrats ?), bien que sachant pertinemment qu’elle aurait trouvé, pour moins cher, tout ce qui était nécessaire dans une grande enseigne. Mais non, elle tenait à ses habitudes, et, prise dans son sillage, je me voyais grandir à travers les commentaires affables de la boulangère ou du crémier.
 
La libraire, donc, me connaissait bien, et louait mon raisonnable : des feuilles et des stylos, oui, un classeur ou une pochette de feutres, mais pas ou peu de fantaisies dont je ne ressentais pas vraiment le besoin, telles ces gommes parfumées et autres accessoires à l’effigie des héros de l’époque. Non, moi mon bonheur, c’était les livres, et là maman trouvait quand même que j’exagérais, car je pouvais dévorer entre le déjeuner et l’avant-dîner une Bibliothèque Verte, et en ayant pris le temps de goûter, encore ! L’esprit et l’estomac repus, je pensais alors au prochain livre, celui qui m’emmènerait de nouveau dans un autre corps, une autre époque, un autre pays peut-être, et la simple anticipation de la découverte était le début délicieux du plaisir.
 
Cette dame adorait les livres. Ce devrait être une évidence, vu son métier, mais qui n’a pas rencontré un de ces vendeurs de livres (et les italiques peinent à rendre le peu de considération que j’ai pour eux), aujourd’hui si nombreux, ne peut comprendre la frustration du lecteur qui se heurte à une table où, étalés sans grâce, les derniers romans, essais, témoignages, biographies figurent de tristes objets de consommation. Mais elle, non. Grande lectrice, elle était également fine observatrice, et douée d’une mémoire peu commune qui lui permettait d’orienter votre choix, voire de le déterminer. Je lui dois des heures hors du temps, et je l’en remercie encore.
 
Le deuxième libraire est en fait plusieurs. À notre arrivée ici, notre « conditionnement » de parisiens nous a fait renâcler devant le dénuement de ce qu’il faut bien nommer le centre-ville. Un Monoprix, grâce au ciel, quelques bons commerces de bouche, et voilà. Et puis la librairie, confortablement installée dans la branche verticale du Y que forment les trois rues commerçantes.  Une boutique toute en longueur, plutôt encombrée, présentant évidemment les stylos, papiers de couleur et gadgets que l’on s’attend à y trouver, mais recélant également des trésors plus secrets. Les propriétaires ne se prennent guère au sérieux. Ils sont jeunes, avenants, et ont su s’entourer de quelques comparses tout aussi agréables. Ce serait pourtant facile de se contenter du minimum : ils n’ont d’autre concurrent que le supermarché du coin, qui a certes le mérite d’offrir un rayon lecture un peu organisé, mais tout de même bien succinct. Non, je crois qu’ils aiment juste ça, ces rencontres qu’ils organisent depuis quelques mois autour de la sortie d’un livre, toujours bien choisi, en sont une preuve. Lors de la dernière Fête médiévale de Provins, ils avaient installé un immense étal en ville haute, devant la collégiale où était également reconstitué un scriptorium, et avaient invité pour l'occasion l’auteur d’un livre magnifique sur les plantes magiques. La rencontre avec cette femme, sa passion, son érudition, ont été un grand plaisir.
 
Plus récemment, devant mon intérêt évident pour les plantes, la propriétaire m’a parlé d’un livre sur les simples qu’elle appréciait beaucoup et dont elle s’était largement inspirée pour commencer à créer son propre jardin de plantes médicinales. Oubliant chaque fois de me l’amener, elle a fini par le commander pour que je puisse le consulter. Exemple de conseil d’un vrai libraire : ce livre, je l’ai acheté, bien sûr, car il était vraiment fait pour moi.
 
Cet interminable préambule pour parler, enfin, de Jardins sur ordonnance (Clotilde Boisvert – Aubanel), un ouvrage écrit par une femme professeur de sciences naturelles (ne comptez pas sur moi pour féminiser tout et surtout n’importe quoi, désolée !), ingénieur au CNRS et fondatrice de l’École des Plantes. L’idée est simple mais belle : aider les férus de phytothérapie à créer, entretenir et utiliser leur jardin-jardinet-jardinière pour se soigner au quotidien.
 
Le livre est agréablement organisé : après une brève introduction rappelant la tradition immémoriale de thérapie par les plantes, l’auteur aborde d’emblée l’aspect pratique. Attention, ce n’est pas non plus un livre de jardinage, donc pas de conseils ultra-pointus à longueur de page. On trouvera en revanche des suggestions futées, émaillées d’anecdotes historiques ou de rappels de prudence (risque de noyade des petits enfants dans le bassin, si l’on a décidé d’en créer un). Chacun peut y trouver son bonheur, et les citadins sans jardin ne sont pas oubliés.
C’est ensuite le tour du traitement des plantes : récolte, séchage, préparation, conservation, suivies d’un rappel sur les différents modes de confection des tisanes (infusion, décoction, macération…). Les pages qui suivent présentent les autres utilisations des plantes : bains, enveloppements, fumigations, teintures, collyres, soins de beauté, alimentation…
 
S’ouvre alors la deuxième partie, la plus dense, dans laquelle sont présentées 70 plantes sous forme de fiches. De l’absinthe à l’échinacée et de la marjolaine à la violette en passant par la laitue vireuse, elle recense les propriétés médicinales, le mode de culture (sol, multiplication) et de récolte, les utilisations, les caractéristiques et les dangers éventuels, les emplois « secondaires » (cuisine, cosmétique, etc.). Chaque plante est désignée sous son nom vernaculaire et sa dénomination latine, et accompagnée d’une ou plusieurs illustrations (fleurs, feuilles, racine…) très soignées.
 
Tout à la fin du livre, l’auteur propose huit exemples d’association à choisir selon l’effet recherché. Vous avez de jeunes enfants ? Vous planterez du persil, de l’aneth, de l’aspérule, du coquelicot et des pâquerettes. Vous êtes une vieille dame insomniaque ? Ce sera alors la valériane, le mélilot, l’échinacée, la menthe poivrée et la lavande. Pour moins fumer, les plantes à privilégier seront la bourrache, la mauve, la piloselle, le lierre terrestre et la mélisse.
Suivent une table des plantes selon leurs indications thérapeutiques, un glossaire de termes médicaux, et enfin une liste d’adresses utiles (dont Kokopelli, Pescalune !!)
 
Pour terminer, j’ai eu la surprise de voir le nom d’Hélène Baron cité en fin d’ouvrage. Tout est possible, bien sûr, les homonymes existent, mais gageons que cette Hélène-là n’est pas étrangère aux hoolistiques recettes déjà célèbres de sa complice…
 
 
 

Publié dans Grimoires et palabres

Commenter cet article

patte 19/03/2007 13:10

je découvre ton blog aujourd'hui, en passant de lien en lien grâce à Google...
Félicitation. Je tombe d'abord sur cet article...j'adore, je me retrouve  dans ta narration...Une vraie ballade dans mes souvenirs d'amoureuse des livres..Tu m'as fait découvrir cet ouvrage et j'ai été recherché d'autres références de  l'auteur.
http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2700602862/171-7840572-6887419 Ce livre là me semble aussi très prometteur...mais à un prix moins accessible
Merci. Je te mets dans mes favoris

olaf 19/10/2006 05:45

Bonjour. Ca marche aussi la recette pour les vieux  (pas tout à fait mais presque) messiers insomniaques , Je vais peut-être me l'acheter ce livre...

lunemalo 19/10/2006 09:20

Bonjour Olaf. Je pense qu'en l'occurrence, l'activité thérapeutique des plantes est unisexe ;o))
Dommage pour moi, je découvre votre blog au moment où vous le quittez...

physalis 11/10/2006 16:34

A lire cet article, je suis retournée dans le passé, quand j'étais jeune j'ai lu aussi beaucoup les livres de la bibliothèque verte (et rose ), le fameux Club des cinq...

lunemalo 11/10/2006 21:09

Hello Physalis, merci de ton commentaire ! Je crois que nous sommes nombreux à devoir des heures de magnifique évasion aux bibliothèques rose et verte. Moi aussi, j'adorais le Club des 5, je me prenais pour Claude ;o))

venezia 02/10/2006 22:21

Ma chère Lunemalo, Quel exquis éloge de la lecture… je n'ai pas de jardin pour mettre en pratique les recommandations de Clotilde Boisvert, mais je regarderai ce livre à l'occasion… Bonnes lectures donc. V.

lunemalo 02/10/2006 23:54

Je serai moins diserte pour te remercier... l'émotion, mais le coeur y est ;o)) Si tu as un rebord de fenêtre hospitalier, ou un gentil bout de balcon, tu peux au moins planter de la sauge à respirer si l'asthme menace... Bises, L.

Pescalune 02/10/2006 20:44

Il est super génial ce bouquin !Et j'adoooore les illustrations aussi - c'est très doux, très beau -  je trouve tout ça très plaisant ;o) et je ne regrette vraiment pas de l'avoir acheté Lune !! Merci

lunemalo 02/10/2006 21:24

Ca me fait vraiment plaisir s'il te plaît ! Je le trouve aussi très doux, comme tu dis, ça change de certains bouquins très "savants" mais aussi très froids. Partant du principe que ce n'est pas un bouquin de botanique pure, je trouve que l'idée est bonne et la réalisation réussie. Maintenant, si tu cherches des infos plus "sèches" sur certains simples, je peux regarder dans celui du jardin botanique de Caen. Enfin, je crois que tu as une biblio bien fournie... Bonne lecture !