Les mots des autres

Publié le par lunemalo

La petite fille n’avait pas compris. Anticonstitutionnellement, ce n’est pourtant pas un gros mot. On lui avait même dit qu’en français c’était le plus grand, 25 lettres exactement. Mais apparemment il n’avait rien à faire dans la bouche d’un enfant.
Le temps a passé, elle a dix ans. Son père est parti très tôt travailler mais il a laissé pour elle, dans le buffet, deux pe-tits paquets. Un stylo-plume, son premier, et un dictionnaire épais. Drôle de cadeau ? Non. La cou-verture de tissu rouge, elle ne l'a jamais oubliée, et écrire à la plume, avec une encre au ton passé, elle n'y a jamais renoncé.  
 
Des années plus tard, la petite fille devenue maman nomme pour son petit garçon, pas tout à fait quatre ans, la jolie lumière bleue qui tournait follement sur le toit de l’ambulance aperçue dans la rue. « Tu as vraiment besoin de lui apprendre des mots si compliqués ? » Effectivement, pour dire gyrophare, il faut avoir vécu un grand nombre d’années.
 
Il en aura fallu trente-deux pour que la petite fille se mette à les compter, tous ces mots engrangés. Pas des piles bien rangées, non, parfois il faut chercher, c’est bien un peu désordonné. Mais leur donner un peu d’air, c’était peut-être une bonne idée. Et puis ça permettrait d’aller voir ailleurs, de ne plus être obligée de rester.
Bien sûr, ses mots à elle, c’est sur ceux des autres qu’elle les pose. Son langage sur des mots sans âge, sans sexe, juste là pour faire vendre quelque chose, parce que cette boucle-là finit toujours par se refermer. Pas le moindre soupçon d’âme là-dedans, un jargon souvent technique, du blabla pas très académique, qu’elle doit passer dans des moulinettes successives pour qu’il en sorte un texte intelligible. 2000 mots par jour, parfois un peu plus, ça finit par peser lourd quand douze mois se sont écoulés. En onze années, combien sont ainsi passés sur son clavier ? Pas le courage de compter, et quelle serait l’utilité...
 
Mots glanés au fil du temps, semés au fil du vent, petits bonheurs en quelques lettres, maintes fois savourés.
Mots détestés ou redoutés, que l’on évite de prononcer, dont le simple écho fait frissonner.
Langue maternelle, que l’on transmet sans y penser et que l’on retrouve au détour d’une phrase, chaque fois étonnés, avec la voix des êtres aimés.
 
 

Publié dans Grimoires et palabres

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meriam 04/10/2007 13:25

Texte qui me touche beaucoup. Merci.

lunemalo 04/10/2007 21:40

C'est étrange de faire sortir de soi ces souvenirs, un peu doux, doux surtout, mais un peu triste aussi...

marion 03/10/2007 06:25

tous ces mots, elle les compte mais elle les conte aussi très bien cette petite fille devenue maman

lunemalo 04/10/2007 21:39

Venant de toi, le compliment a son prix, et je t'en remercie...

valent 01/10/2007 16:12

Ca me rappelle ma fille, qui à 3 ou 4 ans, avait sorti à sa mamie (qui devait se moquer un peu d'elle) : "mais arrête de raconter des calembredaines!" lol

lunemalo 04/10/2007 21:38

C'est un si joli mot, tout rond et dansant ! J'aime bien aussi 'sornettes et billevesées', voire 'carabistouille' les jours de grande gaieté ;-))

venezia 01/10/2007 12:44

forçate des mots, toi aussi, mais jolie forçate…

lunemalo 04/10/2007 21:37

Tu te moques, j'espère ?? Parce que l'élève a du boulot pour égaler le maître...

venezia 01/10/2007 12:31

alors là, moi qui ne venais plus te rendre visite car je te croyais au repos… j'ai un sacré retard à rattraper… tant mieuxplein de bises V.

lunemalo 04/10/2007 21:36

Rien de plus sournois qu'une lune cachée...