La tisserande

Publié le par lunemalo

Il avait bien fallu s’habituer. Depuis la première soirée, où l’une d’elles, d’une taille que les citadins n’osent même pas imaginer, avait profité de la porte-fenêtre laissée entrebaillée pour s’enquérir des causes de tant de remue-ménage. C’était une égarée, une curieuse de l’été. Et la curiosité l’avait tuée. Un examen circons-pect, dans la pleine lumière de la matinée, avait révélé dans tous ses détails le corps recroquevillé, encore étonnamment imposant dans son immobilité. Le produit répulsif pulvérisé avec frénésie tout autour du chambranle avait fait, durant la nuit, sa deuxième victime : la visiteuse malchanceuse avait une compagne, plus grande qu’elle encore, plus sombre aussi, qui ne lui avait pas survécu, comme dans ces histoires d’amour condamnées qui font rêver.

Puis, plus tard, il y eut celle qui s’était installée sous les disques, bien à l’abri, ne sortant qu’à la nuit close pour guetter la proie égarée dont elle ferait ses délices. Et cette autre encore, longue silhouette que la mort avait piégée au fond d’un verre de cristal trop lisse pour la laisser s’échapper. Et puis...

 

 Oui, il avait bien fallu composer avec elles, car ici elles règnent en maîtresses incontestées. Est-ce l’humidité qui ne cède jamais, même au plus fort de l’été ? Le fouillis d’herbe et de graminées qui envahit tout, disjoignant même les pavés dans une merveilleuse impunité ? Tout cela sans doute, et puis, « C’est la campagne ici ! ».

 Alors la peur enfantine, le recul instinctif, les cris de fille n’étaient plus de mise. Parce qu’il fallait aussi compter avec l’impossibilité, parfois, de trouver un autre assassin que soi, et que prendre le risque de voir la bête se carapater, il ne fallait pas y songer.

Un modus vivendi s’était donc installé, un pacte de non-agression valable à l’extérieur de la maison, caduque sitôt la porte ou la fenêtre franchie. Parce que, entre se résigner à la présence, même invisible, de ces silencieuses habitantes et les remettre dans le sens de la sortie,  il y a tout un monde de peur irraisonnée et de dégoût inexpliqué. Ces derniers jours, l’automne a résolument pris ses quartiers. Matins embrumés, pavés mouillés, le goûter au jardin n’était plus vraiment de saison. Hier soir, pourtant, la douceur de l’air avait servi de prétexte pour y dévorer la pomme du goûter, es-suyer le toboggan déjà presque trop petit, vite encore une fois en profiter, et aller regarder, l’air désabusé, l’unique tomate qui avait réussi à pousser.

 

 

Si elle n’avait pas bougé, elle serait restée inaperçue. Elle avait tendu une toile démesurée entre le toit du petit auvent et le framboisier et elle se tenait là, immense, comme suspendue dans l’air. Son corps renflé formait une sorte de cœur inversé, piqué de points noirs figurant des yeux inquiétants de fixité, ses longues pattes hérissées de minuscules piquants. 

 Alertée par le mouvement, elle avait prestement regagné le centre de sa toile, où une proie enru-banée attendait de se faire dévorer, pour se préparer à l’attaque, le corps légèrement soulevé, les pattes avant dressées. Fina-lement, rassurée, elle s’était attablée… Elle sera peut-être encore là demain, ou alors, emportée par une averse, elle aura émigré dans un jardin voisin pour quelques jours, quelques semaines peut-être, avant que l’hiver ne mette fin à sa quête.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Rencontres

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Gaëlle 05/10/2007 20:14

Hier soir j'ai vu un monstre aussi, la porte ouverte, la grande tisserande sortait de sa cachette et s'apprêtait à rentrer...
Pacte de non agression, elles dehors, je leur ferai pas de mal, par contre, si elles tentent de rentrer et que je les surprends, je ne répondrai pas de mes actes.
Merci Maman de m'avoir donné celà en héritage :s

marion 05/10/2007 14:04

C'est un peu ce que je me suis dit hier soir, bauoup moins joliement. A la campagne, ce sont toujours elle qui gagnent la bataille. Mais ce matin, avec la perspective de l'arrivée du bébé, j'ai envie de toutes les exterminer, en sachant que je n'y arriverai jamais.

lunemalo 05/10/2007 14:22

Encore un fil de soie, tu vois... A midi, c'était Microcosmos à la maison : un coup de vent avait dû érailler sa toile et elle la reconstruisait patiemment, suspendue au fil à linge comme par miracle. On voyait le fil sortir de son abdomen, c'était fascinant de beauté (à distance, quand même...)
Une nuit, L. était tout bébé, je venais de la recoucher après son biberon quand j'en ai vu une, assez grosse, courir sur la garniture du couffin... Une horreur...