Juin '82

Publié le par lunemalo

Série A5. Allemand, anglais, russe. Platon, la splendide Albion et deux langues à déclinaisons. Le reste se perd dans la poussière des années. « À cinq points, c’était la mention bien, dommage, mademoiselle. » Elle s’en fout, elle n’a pas 18 ans. Pas surdouée, juste le hasard du calendrier. Alors le bout de papier c’est bien assez.

 

 

 

Et puis le boul’ Mich, la place carrée, les couloirs sonores et les amphis classés. Un prof de thème en toge noire, la moustache élégamment retroussée, qui roule les « r » comme le plus snob des anglais. Une autre, écrivain, grande silhouette sombre qui écrit aussi dans Marie-Claire, et qu’on admire de loin. La lexicologie et l’histoire, Victoria sur son trône et la Boston Tea Party. Elle commence à rêver en VO non sous-titrée. Les semaines qui s’enchaînent, les partiels qui approchent, révisions frénétiques rue du Cherche-Midi. Maupassant entre en scène, enfin vengé d’années de mépris.

Son mémoire de maîtrise, elle ne l’a jamais écrit, elle a quitté Paris.

Elle se souvient du lycée, de ces « matheux » méchamment moqués qui marchaient deux par deux, front baissé, murmurant des formules et des racines carrées, sourds à l’agitation du monde. En avait-elle ri avec les autres, s’étaient-ils bien gaussés ! Ils sont en C, et après ?

Les années ont passé. On a changé les lettres, de A à L, de C à S, mais le fossé ne s’est pas comblé. Et même, bientôt si l’on en croit les rumeurs acharnées, elle sera devenue le témoin d’un passé révolu. La filière littéraire est moribonde, dit-on, et quasi-enterrée. Lorsqu'elle aura disparu, qu’adviendra-t-il de ceux que les mots grisent ? Seront-ils pourchassés, contraints de se terrer ? Non, tout simplement, on leur demandera de la boucler. Le mot ne fait plus vivre, c’est ainsi. L’écrivain est au musée ou sur un banc, accusé, la poésie est partie, la langue ne chante plus, pas le temps, pas l’argent.

 

Son fils aîné est en L. Sera-t-il le dernier de la famille à pouvoir dire « J’en étais ? ».

 

 

 

Publié dans Grimoires et palabres

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MLK 25/10/2007 11:19

Bonjour,Lunemalo
littéraire je suis, littéraire est ma fille de 15ans et c'est enfin fière et sûre de son choix que le génie des maths vient la visiter
et je tournes un peu tous les jours les pages de ton blog
avec grand plaisir sans laisser de commentaire mais doucement apaisée par ton écriture Merçi Mlk

meriam 12/10/2007 13:13

Ce n'est pas une guerre. J'ai choisi ma voie, "scientifique", et pourtant, dix ans après, je n'ai jamais été aussi ivre de mots. Le métier que j'exerce, on y écrit beaucoup, mais on m'a déjà reproché mon style, "trop littéraire". Il n'empêche. Je passe mon temps à essayer de concilier l'inconciliable, parce que je suis persuadée que c'est conciliable. Et puis, c'est amusant, d'avoir l'impression d'être le loup dans la bergerie ...Juste une remarque : quand j'ai choisi la voie S, il y a une dizaine d'années, on m'a dit que, pour concilier les deux, j'aurais du faire ES, puis prépa HEC. Finalement, je préfère le choix que j'ai fait !

lunemalo 12/10/2007 15:32

Je suis - vraiment, sans rire - ravie de constater que ces matheux que je méprisais de toute ma jeunesse intolérante sont ici en majorité, ça fait un peu chaud à mon petit coeur de littéraire... ;-))

michele 10/10/2007 10:39

Scientifique jusqu'au bout des ongles, je suis cependant très sensible aux mots et à la manière dont on les dit, les écrit et les utilise.Je suis mariée à un homme, scientifique aussi mais qui ne pourrait pas exercer sa profession d'écoute sans les mots et le sens qu'ils ont. Il formule et reformule sa pensée pour utiliser le mot juste et le juste mot.Il y a deux ans , nous avons presque été soulagés que notre fils aîné choisisse et soit accepté en série scientifique car rien n'a changé.Sous les explications ampoulées et peu convaincantes des enseignants, nous avons compris que la voie royale est toujours la même et qu'il aurait ainsi plus de choix le moment venu.Je ne me sens pourtant pas du tout littéraire mais j'aime les mots et  j'adore lire les tiens.Merci Lunemalo et bon vent à nos fils, qu'ils fassent mentir les stats!

E.M..A. 10/10/2007 09:46

juin 1981, bac scientifique  réussi grâce aux matières non scientifiques (3 en physique, ça le fait, non ?), tout cela parce qu'il fallait obéir à un père qui avait décidé que sa fille suivrait la "voie royale".  Octobre 2007, l'amour de la musique des mots est toujours là, merci pour tes articles qui les font si bien danser et chanter, c'est un grand plaisir toujours renouvelé d'ouvrir ta fenêtre et de me laisser emporter par  la musique de tes mots.

Helene H 10/10/2007 00:20

Souvenirs, souvenirs.Juin 1982, terminale C, avis très favorable du conseil de classe. Résultat ? des notes minables en maths et en physique, excellentes en anglais et allemand, une mention passable dû au stress de l'examen (ce ne serait pas la seule fois) et qui m'aura fait pleuré des heures. Toutes les portes cependant ouvertes, la voie royale du bac C.Aujourd'hui, j'aimerais qu'il soit vraiment possible de suivre une voie littéraire même si on est "matheux", mais je doute que ce soit devenu le cas.