Time flies, they say...

Publié le par lunemalo

On ne voit pas le temps passer. Enfin, c’est que ce qu’on dit. Elle, elle en a bien profité. Toutes ces années, 18, 19 en fait. Depuis ce moment où les résultats étaient arrivés. Une simple feuille de papier et tout avait changé. Elle s’en souvient très bien, malgré sa mémoire en pointillés, la Comédie sous le soleil, les pavés, les jambes qui se dérobent et la boule au creux du ventre. Un peu de mal à respirer. Et puis les mois qui passent, la tristesse d’être loin de ceux qu’elle aime, l’hôpital un matin, trop tôt, le médecin qui gronde et la perfusion. Huit semaines, les piqûres toutes les six heures, nuit et jour, le cœur qui s’affole au moindre mouvement, « C’est le médicament. Sans lui, vous ne seriez plus là. » Son anniversaire, Noël et le Jour de l’an entre ses quatre murs blancs. Le grondement des moteurs que l’on teste, les jours de bon vent.

 Et puis ce matin de février, le tout petit garçon qui ne veut pas crier, l’épuisement si total qu’elle croit qu’elle ne s’en remettra jamais, la main de la sage-femme qui la connaissait, elle s’est occupée d’elle si longtemps. La voix un peu bourrue, qui rassure, elle ne va pas mourir, bien sûr, puisque Madame R. est là.

 Quatre ans presque jour pour jour ont passé, un autre bébé est né. Lui aussi était trop pressé, il a fallu le convaincre de patienter, rester allongée, encore ce médicament qui aide certains à respirer. Elle, il lui donnait la nausée. Le petit garçon de février regarde son frère nouveau-né, il ne sait pas s’il faut pleurer.

 Juin 98. Ils emménagent dans un nouvel appartement tout blanc, sauf la chambre des garçons, tout ensoleillée. Une nouvelle vie peut commencer. On recueille un chat, trouvé errant dans le bois de Vincennes, affamé, trimbalé depuis dans l’attente d’un nouveau foyer. Il passera sa première nuit à miauler, encore une autre maison, des inconnus, toujours la nécessité de se réadapter.

 Cela aurait pu durer, mais elle l’a rencontré. Et l’envie est revenue, ce serait le dernier. Il était déjà tard, il pouvait y avoir des difficultés, peut-être même devraient-ils renoncer. Ils se sont mariés. Elle attendait un bébé. C’était un secret, rien ne se voyait, il était si petit. La mariée a le ventre joliment arrondi, voilà tout, c’est tellement féminin… Mais l’histoire s’est arrêtée, dix jours après. L’image sur fond noir, elle ne l’a pas oubliée. Ni le silence du médecin, assommé. Les semaines ont passé, il fallait attendre et espérer. Impossible de se résigner, cela ne pouvait pas finir ainsi, c’était insensé. Elle avait perdu sa foi d’enfant depuis longtemps, mais elle a beaucoup prié. Qui ou quoi, elle ne savait pas, mais ça lui faisait du bien de parler sans témoin. Elle avait du chagrin. Elle découvrait le sens de ce mot, après tant d’années.

 Elle a été exaucée. L’année d’après, une petite fille est née, yeux d’automne et cheveux bouclés, petit centre du monde jouant bientôt avec le cœur de ses frères, tout à elle dévoués, leur offrant en retour le plus beau des amours, le plus inconditionnel, le plus éternel. Princesse endiablée, chipie déjà si féminine, dans leurs bras abandonnée.

 Elle pense aux années à venir lorsqu’elle voit les mamans à l’école, avec leurs filles plus grandes. Elle imagine les amies, les grands secrets, les goûters, les premières boucles d’oreille… Parfois, elle sourit toute seule, à cette simple idée. Elle fait le compte de toutes ces petites joies, des choses à découvrir, elle dessine dans sa tête un univers rêvé où elles seront seules au monde, pour une heure ou une journée. Elle sait déjà qu’il y aura des cris et des bouderies, des portes qui claquent et des grandes scènes de comédie, et elle s’en réjouit. Parfois elle en aura assez, comme aujourd’hui, alors elle fera la maman, « maintenant, ça suffit ! ». Mais quand personne ne la voit, finalement, elle en rit. Tant de caractère et de vie dans un enfant si petit, elle ne connaissait pas, elle est un peu ébahie. Fatiguée aussi, parfois, et alors ses certitudes vacillent. Elle sait qu’on a dit que c’était égoïste, il y a un âge pour tout, n’est-ce pas, il faut savoir s’arrêter à temps. Penser à l’enfant. Elle y a pensé souvent, fallait-il se faire une raison ? Elle n’a pas la réponse, c’était juste évident.

 Oui, elle, ces années, elle les a savourées. Elle n’a pas l’impression que le temps a filé. Tous les moments de sa vie de maman, même ceux qu’elle a oubliés, elle sait qu’elle en a bien profité. Et quand elle pense à tout ce qui l’attend, elle se dit que finalement, c’est peut-être la mémoire des autres qui est partie se promener ?

 

 

Publié dans Mémoire

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gaelle 25/10/2007 11:41

Que c'est beau tout ça, c'est vraiment très émouvant. Tes mots nous emportent, loin..... ça fait du bien. J'avais l'impression de commencer à livre. Merci.

lunemalo 27/10/2007 01:30

Il me reste quelques pages à écrire, alors, pour que le voyage continue...

lamerciÚeducomptoir 24/10/2007 22:09

Elle est jolie cette photo...

lunemalo 27/10/2007 01:30

Trio mystérieux...

Blue 23/10/2007 10:07

Ah ben voilà, j'ai versé ma larme... Je t'embrasse...

lunemalo 24/10/2007 11:12

Ce n'est rien, juste le froid qui pique... Bises aussi.

lao 22/10/2007 23:01

je suis revenue te relire, car vraiment, tu m'as émue;-)des pensées pour demain, je ne sais pas bien pourquoi mais des pensées douces.

lunemalo 24/10/2007 11:11

Modeste retour des choses ;-)) Et les pensées m'ont été précieuses, je t'en remercie...

laure 21/10/2007 17:12

Joli récit, jolie fratrie. Ici au tout début de la première histoire, quel bonheur!

lunemalo 24/10/2007 11:10

Merci... Profites-en pleinement...