Ici et maintenant

Publié le par lunemalo

La chambre qu’elle partagerait avec 3 ou 4 autres personnes venues pour la sesshin donnait sur la forêt. L’endroit était, évidemment, d’une simplicité monacale - juste le strict nécessaire - et la promiscuité était de mise. Le sommeil venait pourtant sans difficulté, rythmé par la respiration des autres dormeuses et les craquements soudains des boiseries. Elle se souvient du pas pressé du moine qui réveillait tout le monde à l’aube de chaque matin, parcourant les couloirs comme en dansant, et agitant vigoureusement les claquettes de bois traditionnelles. Elle entend encore le froissement de son kolomo…

 Il fallait alors se lever sans tarder, courir à la douche pour les plus courageux : glacée puis brûlante, la plomberie laissait à désirer, mais le confort, ce n’est pas qu'on était venu chercher.

 Tout se faisait dans le calme, on parlait peu, à voix mesurée. L’heure n’était pas à ça, mais à se préparer rapidement pour aller se rassembler à l’entrée du zendo où on se déchausserait pour entrer du pied gauche, les yeux baissés. Puis, après ce qui semblait encore une danse étrange d’oiseaux noirs, on irait s’asseoir sans parler sur son zafu, face au mur, jambes repliées en lotus, mains en coupe tranquillement posées l’une sur l’autre, gauche sur droite, pouces reliés. Les journées étaient ainsi rythmées par la pratique, la couture, les repas. Le samu, ensemble des tâches à effectuer pour la communauté avec soin et concentration, y tenait également une grande place. Chacun y participait, le gôdo comme les autres, en attachant la même importance aux activités gratifiantes et aux plus tri-viales. Elle se souvient qu’un jour, on lui a demandé de râtisser le sable à la japonaise autour de la tombe, et de la paix qu’elle avait retirée de ce mouvement régulier.

 Cela fait des années qu’elle n’y est pas retournée, mais elle y est souvent en pensée. Elle n’a pas vu le nouveau dojo terminé, elle ne sait pas si le très vieil arbre, devant le château, a fini par tomber. Cela n’a pas d’importance, d’ailleurs, ce qui compte et qu’elle voudrait retrouver, c’est cette étrange sérénité qu’elle n’a éprouvée que là-bas, dans ce lieu totalement retiré. Cette voie dont on galvaude souvent le nom, succession harmonieuse de gestes et de pensées, enchaînement de mouvements codifiés qui laissent à l’esprit toute sa liberté. L’attention calme portée à chaque chose, sans cette valse effrénée d’une vie désordonnée. La plénitude de l’ici et maintenant.   

Alors elle va cher-cher un peu de soie rose et quelques tré-sors anciens : une bande de tulle re-brodé, un galon de dentelle et le lin d’un drap disparu, elle coud paisiblement sous la lampe, petit point par petit point, assemble le tulle et la dentelle, coupe et façonne les tissus, pique la pochette qu’elle ourlera à la main et fermera d’un ruban de soie. Elle l’enverra bientôt, avec deux ou trois autres menus cadeaux qu’elle a préparés au fil des jours, juste concentrée sur le travail de ses doigts, sans penser à demain.

Publié dans Lunes et saisons

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venezia 10/11/2007 23:23

tu as (r) éveillé des souvenirs de samu et de méditation très matinale…

mademoiselleC 10/11/2007 17:55

...you're welcome!

mademoiselleC 09/11/2007 13:29

c'est juste somptueux!
je partage les mêmes sentiments, lorsque je suis absorbée par mes petits points...

lunemalo 09/11/2007 22:08

MademoiselleC, merci à toi de tes visites, elles m'encouragent et me font grand plaisir...

michele 09/11/2007 08:18

C'est superbe Lunemalo, superbe vraiment.

lunemalo 09/11/2007 22:07

Ta gentillesse me touche, encore et toujours...

cris 08/11/2007 09:57

pourquoi j'ai envie de connaître l'Endroit ? Merci pour cette sérénité...pique bien petite couturière :-)

lunemalo 09/11/2007 22:06

Près de Blois...