Un panneau penché

Publié le par lunemalo

Le jour où ils ont déména-gé, où ils ont quitté Paris, elle a tout regardé. Pour dire « au revoir, je revien-drai, mais maintenant la vie m’appelle ailleurs », là où les immeubles ne barrent pas la vue à perte d’horizon. Descendre en-core une fois la longue rue de Tolbiac jusqu’à la Seine, puis la porte de Bercy, l’autoroute avec les noms qui lui rappellent la campagne de l’enfance, la nationale 4. La route est longue, elle a eu tout le temps de regarder les champs de l’été, de chercher des formes étranges dans les nuages paresseux, de s’approprier, le cœur un peu serré, cette région qui serait désormais la sienne. Le plus grand département d’Ile-de-France, qu’il referme à la manière d’une large parenthèse, dernière étape avant le grand Est. Elle faisait le chemin inverse des anciens colons dont elle a tant étudié la vie, et qui ne rêvaient que d’ouest. Elle se sentait un peu perdue, comme prise d’un léger vertige. Les nausées encore présentes - elle n’avait pas fini le troisième mois - et la vague odeur d’essence y étaient peut-être pour quelque chose…  

  

Puis la voiture était arrivée au carrefour, celui qui marquait vraiment l’entrée dans ce nouveau territoire à explorer, à faire sien, où ses enfants continueraient de grandir, où la princesse naîtrait dans quelques mois. Un tout petit écriteau, encore 21 kilomètres avant d’arriver dans la ville, récemment inscrite au Patrimoine mondial de l’humanité. Elle ne savait pas exactement ce que c’était, elle s’était promis de se renseigner. En fait, elle réalisait à quel point elle avait pu être « parisienne ». Elle ne s’était jamais aventurée jusque-là, n’y avait même jamais pensé… Elle se disait que c’était quand même bizarre, elle qui aime tant la campagne, qui en garde des souvenirs si essentiels. Elle s’en rapprochait, de cette campagne maternelle, de ces forêts sauvages où rôde le légendaire sanglier, et c’était doux, cette pensée.  

  

Le voyage était presque terminé, sur le bord de la route, à droite, un de ces petits panneaux drôlement penchés qui indiquent un hameau, un petit bourg, parfois seulement deux ou trois maisons amoulonnées au bord de la route, perdues au milieu des champs. Elle avait remarqué le nom, tellement français : Cucharmoy. Elle s’était dit qu’ils devraient y aller, parcourir la campagne comme des touristes, s’arrêter où ils voudraient, se perdre un peu pour mieux découvrir les petits secrets de cette campagne qui était désormais à eux. Et puis trois ans avaient passé. Les visites qu’on s’était promis de faire, ces noms poétiques sur la carte, ils les avaient mis de côté. Il avait fallu s’installer dans l’immense maison qu’ils avaient trouvée en haut de la ville, plonger dans cette nouvelle atmosphère. Se frotter au passé partout présent, dans l’inscription datant de 300 ans que les touristes s’acharnaient à déchiffrer‑ sans succès puisqu’elle était écrite en vieux français et à demi-effacée ‑ dans la tour carrée surplombant tout de sa masse austère, dans les souterrains qu’elle n’avait pas visités mais dont elle sentait le souffle glacé. Les mois avaient vite passé, la princesse était née aux premières neiges de l’année et la vie avait continué. Ils s’acclimataient doucement, sans vraiment se poser de questions, ils se pliaient au rythme des saisons. Puis il avait fallu partir, trouver une autre maison, car celle qu’ils avaient louée avait été rachetée et serait bientôt transformée en annexe de l’hôtel voisin. La valse avait recommencé. Redescendre les cartons du grenier ‑ certains n’avaient même pas été débal-lés ‑ trier, organiser et surtout rêver. Rêver à cette maison qui allait devenir leur maison de famille, une maison qui avait déjà abrité une famille heureuse, les parents et leurs cinq enfants. Ils avaient donc quitté la ville haute pour s’y installer.

  

 

Une grosse année a encore passé, jalonnée d’événements désormais familiers, le marché de Noël devant la collégiale, la fête médiévale de l’été et ses templiers, la fête de la moisson couronnée de blé… Encore une rentrée. Avec une grande nouveauté, cette année, puisque la princesse a pris le chemin des écoliers...

  

 

L’automne est bien là, novembre pose ses doigts froids sur les maisons et pleure aux fenêtres, tandis que le vent secoue les portes mal fermées. Les vide-greniers se sont clairsemés, la faute à l’hiver qui arrive et à Noël qui commence à occuper toutes les pensées. Il en restait un sur le petit agenda. Celui du 11 novembre. À Cucharmoy. Elle avait souri toute seule en lisant le nom sur le petit papier qu’elle avait ramassé la dernière fois, elle s’était promis d’y aller. Car depuis ce mois de juillet où elle l’avait croisé pour la première fois, elle ne manquait jamais de guetter le panneau quand ils rentraient d’une escapade à Paris. Alors hier, quand la princesse les a appelés, ils se sont dépêchés. Sur la route déserte, au milieu des champs abandonnés, trois courageux à la queue-leu-leu. Il fait chaud dans la voiture, mais dès qu’ils sortent, un vent glacé les gifle. Il faut s’emmitoufler, enfiler les gants et rabattre la bulle sur la poussette pour que la princesse ne se transforme pas en reine des neiges ! De toute façon, on dirait qu'il n'y a pas grand-monde, ce sera vite fait, et on pourra se réchauffer avec une bonne tasse de thé.

  

 

 Il n’y avait pas grand-monde, c’est vrai, mais malgré le vent, le froid, et l’aspect un peu désolé de ce vide-greniers, ils ont encore trouvé des petits trésors… Comme pour les remercier de s’être déplacés. Un petit poële de fonte-jouet et ses ustensiles, une boîte à couture tendue de tissu fané, une magnifique garde-robe de poupée, achetée à cette dame qu’on reconnaît, un vieux miroir dédoré et un cadre à restaurer, un service de faïence miraculeusement conservé. Ils sont chargés comme des baudets, mais heureux comme tout avec ces petits riens qu’ils viennent d’adopter.

 

    

 

 

 

 

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cris 15/11/2007 20:30

quel bonheur de trouver ces objets d'antan!!! c'est mon côté petites filles modèles ou malheurs de sophie qui me donne la nostalgie...

lunemalo 20/11/2007 09:33

Derrière toute cette énergie, ça ne m'étonne de trouver ça chez toi...

mammilou-mijo 14/11/2007 12:58

Merci pour ce petit moment d'évasion avec toi et ta si jolie façon de raconter les choses!

lunemalo 20/11/2007 09:33

Merci mammilou...

Gaëlle 13/11/2007 18:10

je comprends mieux tout celà à présent, tu habites dans ma Seine-et-Marne natale

lunemalo 20/11/2007 09:34

quelque part à l'ouest, entre champs et rivières...

venezia 13/11/2007 14:12

Tu comptes ouvrir un hôtel pour les poupées, Lunemalo? Tu as déjà le mobilier…

lunemalo 13/11/2007 14:19

Ma chère princesse, tu n'en vois d'ailleurs qu'une partie... Je ne peux pas tout montrer d'un coup, je signerais mon arrêt de mort...

marion 13/11/2007 13:30

oh là là, que de jolies trouvailles. Cucharmoy vallait ses promesses et toi, tu as vraiment l'oeil!

lunemalo 13/11/2007 14:17

Finalement, tu vois, la destinée existe peut-être ? Quant à l'oeil, il est glauque et myope, toujours un peu plissé, et empli d'images colorées ;-))