La douceur des jours

Publié le par lunemalo

La fatigue cède enfin du terrain. Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, elle a senti son amoureux se réveiller. Sans bou-ger, elle a ouvert la main pour le saluer. Il fait encore nuit, elle, elle a encore une heure dans le chaud du lit. Après une semaine de marathon, sa journée est cadeau. Des heures rien qu’à elle, dans le silence de la maison. Elle savoure à l’avance ces moments secrets, ces petits riens qu’elle a imaginés, tout en se laissant la liberté de ne rien faire, finalement, si c’est ce qui lui chante. Et justement, elle ne fera peut-être rien mais elle le fera en musique, portée par la voix séraphique de Lisa Gerrard que pour une fois, puisqu’elle ne dérangera pas, elle laissera résonner. Et comme ce n’est pas obligé, elle prend quand même un peu le chiffon pour faire une toute petite beauté à sa vieille maison. Les murs sont encore nus, l’escalier désolé, mais elle resplendit cette vieille dame, elle sourit de toutes ses années.

La sortie de l’école a déjà sonné, les garçons sont rentrés, le rituel du déjeuner peut commencer. La princesse est fatiguée, habituellement elle retourne à l’école pour la sieste et les jeux de l’après-midi, mais aujourd’hui elle va rester là, exceptionnellement. Elle sent bien que ce n’est pas comme tous les jours, que sa maman est plus légère, moins pressée, elle observe le ballet des pinceaux qu’elle prépare, elle voudrait bien participer. Alors, vite avant d’aller se coucher, elle sort cahier et peintures pour entrer dans l’aventure, et joue sans conviction avec les restes du plastique utilisé pour caler les petits présents dans un colis qui partira demain. Elle préfèrerait tou-cher le papier de soie, froisser la cellophane et tirer sur les rubans, mais elle sait bien que c’est non.  

 

 

Elle renonce, et accepte de monter vers la sieste munie du doudou bleu redécouvert il y a quelques jours et hissé depuis au rang d’indispensable compagnon.  

 

La maison a retrouvé son calme, l’heure est venue de s’installer. Ces derniers temps, les projets se sont accumulés. Pour la maison, déjà, puisqu’il faut peindre et patiner les portemanteaux récemment chinés pour remplacer le perroquet bon pour la réforme, et aussi la console de l’entrée et la grande étagère de la salle de bains. Et puis pour la poupée, puisque c’est le mois prochain, déjà, qu’elle va entrer dans leurs vies. Et c’est un vrai petit mobilier qui l’attend, qu’il faut finir de retaper avant de l’installer là-haut, dans la chambre gris et blanc de sa petite maman. Elle commencera par le petit berceau de bois blanc, choisi l’année dernière dans le catalogue de Noël du comité d’entreprise, en prévision, et qu’on n’avait pas encore assemblé. Mais maintenant que la princesse se découvre des envies de materner, il est temps de le préparer. La peinture, ils l’ont achetée la semaine dernière pour le landau ancien, un joli framboise écrasée. Ils ont d’abord cherché la couleur d’origine, juste pour rafraîchir, avant de tomber sur ce rose et de se décider.  

 

Ensuite viendra le tour des fameux portemanteaux, gris pâle et petit effet usé. Et enfin l’étagère à petits casiers qu’elle a récupéré dans la boutique qui vient de fermer et qu’elle veut transformer en calendrier de l’Avent. Elle a son idée, hier soir ils ont mesuré et découpé, organisé et imaginé. D’ici le 1er décembre, il faudra encore le patiner légèrement, tout coller, placer l’ange et l’étoile, ou peut-être un sapin, elle n’a pas encore complètement décidé, et surtout coudre les 24 petits sachets à secrets. Mais aujourd’hui, elle commence par le peindre soigneusement, même si ce n’est pas le plus amusant…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après la douceur de ce jour et avant d’aller faire le dîner, elle répète en miniature, omelette et carottes en pâte à modeler, pour le plaisir de la princesse qui veut absolument les lui faire manger, et pense à ce documentaire qu’elle regardera ce soir, la grande dame en noir. Elle l’a découverte, vraiment, il n’y a pas si longtemps, même si sa voix parlant d’un oiseau fabuleux la hante depuis des années. Une autre voix de femme qui la fait frissonner. Corps tendu, belle intensité, la silhouette qui chavire et au détour d’une phrase, la chanteuse qui ressemble tout à coup aux chats avec leurs miaous mimés, dans la gorge arrêtés, vibration devinée plus qu’entendue, froissement de l’air qui résonne plus fort qu’un cri poussé. Phrasé virtuose, magie de l’articulé, son chant est violemment physique, impossible à entendre sans que la peau se hérisse du poignet à l’épaule. Les larmes qui montent alors sont évidentes et douces. L’amoureux le sait, qui a appris à vivre aux côtés de cette boule d’émotion sans s’en effaroucher, et s’efface gracieusement tout en restant présent.  

 

Oui, c’était une belle journée. 

Publié dans Maison de famille

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Kinoui 21/11/2007 22:14

Ben il se trouve que c'est toujours un petit voyage au pays des plaisirs quand je lis ta prose  Lunemalo. Alors je te remercie tout simplement.Bises à toi.Kinoui

lunemalo 22/11/2007 14:05

Lune, prose operator... ;-))

marion 16/11/2007 12:39

quelle douce journée et barbara me fait aussi cet effet là, que tu décris si bien.

lunemalo 20/11/2007 09:32

Un petit souffle de liberté...

Kinoui 16/11/2007 00:26

Alors comme à chaque fois que je te lis, j'ai envie de te faire de grosses bises et de te dire merci...

lunemalo 20/11/2007 09:32

Je ne sais pas de quoi, mais ça a l'air de te faire plaisir alors... ;-))