Rituel quotidien

Publié le par lunemalo

C'est devenu un rituel quotidien. Un tout petit moment qu'elle aime bien, comme un pont entre le réveil de la maison et le travail qui l'attend. Elle a refermé derrière elle la porte de l'école, elle a refait à l'envers le chemin fa-milier. La maison est silencieuse, le froid entre par la fenêtre qu'elle a laissée ouverte en partant, le chat explore, moustaches au vent, le jardin presque figé déjà dans son manteau d'hiver. Il faudra ramasser les feuilles mortes ce week-end et puis un peu nettoyer pour planter les dernières fleurs, celles qu'elle commencera à guetter aux premiers jours de février. 

Un dernier petit tour en bas avant de monter la grosse théière d'argent, chercher ses lunettes comme tous les jours, allumer son PC, sa journée de travail peut commencer. Mais avant de se plonger dans ses fichiers, de se glisser sous la plume du rédacteur inconnu, elle s'offre quelques minutes plus ou moins étirées, ça dépend du temps et de l'urgence, pour planter le décor de ces heures de solitude studieuse qu'elle n'avait plus connues depuis que la princesse est née. Plus de deux ans à travailler tout en s'occupant d'un bébé, c'était grisant et épuisant. Elle est soulagée que ce soit terminé, mais elle en garde tout de même des souvenirs amusants et comme un petit pincement. La princesse va avoir trois ans, à la toute fin de l'année... Leur solitude à deux est terminée, ces jours à observer du coin de l'oeil, les mains sur le clavier, les découvertes et les inventions de cette toute petite fille qui grandissait à ses côtés. Les garçons ce n'était pas pareil, ils ne l'avaient pas toujours connue travaillant à la maison. Leur petite soeur, elle, savait que quand maman est assise à son bureau, c'est parce qu'elle doit travailler. Le mot n'a pas grand sens pour elle, cer-tainement, et elle l'associerait encore longtemps, pro-bablement, au claquement rythmé des touches et à la lumière de l'écran sur le visage familier.  

 

Depuis septembre, elle a donc retrouvé un autre plaisir, celui de travailler dans le calme de la maison désertée. On lui a souvent demandé comment elle faisait pour s'asseoir ainsi, jour après jour, sans qu'un petit chef soit là pour la surveiller. En fait elle ne sait pas. Comme tous les vrais fainéants, elle déploie une énergie folle dans des petits riens, elle tient chaque jour à bout de bras la nonchalance qu'elle a trouvée dans son héritage méditerranéen, elle la combat avec son côté nordique, ombrageux et déterminé, presque buté. Elle est capable de s'appliquer, c'est sûrement ce qui l'a sauvée d'une paresse incontrôlée. Souvent, pourtant, elle se laisse déborder par le reste, la paperasserie, tout le petit fouillis d'une famille qui envahit la maison à bas bruit et qu'il faut sans relâche tenir en respect. Elle s'énerve et râle devant les piles qui augmentent, les factures pas rangées, la comptabilité même pas commencée, elle voudrait bien parfois qu'on l'aide mais elle a sa façon d'organiser. Elle s'en défend, bien sûr, mais elle a tendance à tout diriger. Général Maman, terreur du régiment...

  

 

Ce petit moment à elle, il l'aide à commencer gaiement sa journée. À cette heure-là, elle a toutes les possibilités, elle n'est plus une maman débordée et fatiguée, qui crie un peu trop et ne sait plus écouter. Et même si ce n'est pas encore tout à fait gagné, grâce à ce petit plaisir du matin elle commence à retrouver - à l'autre bout de la journée - le plaisir des gestes quotidiens, à ré-apprécier le petit brouhaha de la maison qui se serre doucement autour de la cuisine où elle réfléchit à ce qu'elle va leur préparer. Parce qu'elle a retrouvé ces plages de calme, cette solitude qui ne l'effraie pas, dont elle a besoin même pour apprécier vraiment ces moments où ils seront tous là, qu'elle n'a plus besoin de les voler, ces quelques instants rien que pour elle, ceux qu'il faut se ménager pour pouvoir ensuite donner toute son attention aux rires et aux mauvaises notes, au bac qui approche et au doudou perdu, aux placards qu'il faudrait remplir et à l'amoureux fatigué. Se retirer un moment pour tout réordonner... Elle se souvient de s'être parfois cachée dans la salle de bains, il n'y a pas si longtemps, pour souffler un peu, ne plus entendre les questions, ne plus répondre aux sollicitations. Elle avait l'impression d'être un sapin de Noël littéralement enguirlandé, portant à bout de branches les besoins et les humeurs de chacun, condamné à transporter sans répit tout ce petit fatras résolument accroché. Elle avait du mal à l'avouer, d'ailleurs, ce petit secret qu'elle trouvait un peu honteux. Une maman, n'est-ce pas, ça doit toujours être performant. Elle sait maintenant qu'il fallait juste que l'horizon se débouche un peu, qu'elle puisse simplement se poser, laisser le fil des choses se dérouler comme il vient. Parfois elle trouve que c'est difficile d'être tout à la fois, comme dans ces magazines où, pour une poignée d'euros, ils vous donnent le mode d'emploi...

 

  

 

 

Publié dans Bric à brac

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penelope 23/11/2007 19:14

" général maman terreur des régiments "je vais dire ça au dîner et je crois que j'aurai mon petit succès! Génial comme ton billet si juste.

lunemalo 24/11/2007 15:05

Pénélope, je t'informe que l'expression est déposée. Les droits d'auteur me sont exclusivement réservés ;-))

Cielo Moon 23/11/2007 12:33

Je me retrouve dans ton écrit... Cette disposition mentale pour travailler dans un environnement privé, qu'il y ait ou non les enfants à proximité.Cela fait maintenant un an pour moi que cela dure et au bout du compte, malgré les récréations choisies ou forcées, je suis étonnée du travail abattu.Certes, il n'y a pas d'horaires, je peux jouer à 15 heures et travailler à 22, mais mèler autant le privé et le professionnel semble être une bonne solution pour moi. Mes filles sont beaucoup plus épanouies, et moi je rayonne bien plus qu'avant :)Parfois la pile de repassage se fait bien haute, il n'est pas rare que j'oublie de "lancer" les lessives et qu'il manque un pantalon propre quand il le faudrait absolument...A la lumière douce du soir j'aperçois la poussière sur les meubles... Mais nous vivons heureux en faisant passer devant nos priorité et c'est très bien comme ça !C'est un bonheur de te lire.

lunemalo 24/11/2007 15:04

C'est exactement ça, discipline et petits dérapages, aménagements avec soi-même et les horaires qu'on préfère, s'offrir une journée de congé parce que le soleil brille et qu'on a envie de baguenauder... Malgré les inconvénients, réels, si c'était à refaire je n'hésiterais pas.
Et merci...

michele 22/11/2007 22:22

Depuis bientôt cinq ans que je travaille chez moi, j'apprécie tout particulièrement le moment où je donne les derniers baisers sur la terrasse avant de refermer la porte sur ... mon temps à moi.Quelques minutes savourées avant le premier client.C'est délicieux!

lunemalo 23/11/2007 08:54

Délicieux comme un plaisir défendu...

MaNouvelleNature 22/11/2007 18:26

Oh que c'est dur d'être maman et de tout devoir gérer, avec effectivement cette "obligation" de toujours devoir tout pouvoir assumer et assurer! Pour l'instant je m'en doute... dans quelques temps, je le vivrais!Alors, plein de courage pour les moments difficiles, et plein de bonheur pour tous les autres ;)

lunemalo 23/11/2007 08:53

C'est dur et merveilleux, grisant et terrifiant... Tu ne regretteras jamais, mais tu auras des moments de doute et de découragement, et d'autres où il te semblera que ta poitrine n'est pas assez grande pour contenir toute cette joie-là...

marion 22/11/2007 12:59

quand j\\\'étais pigiste et que je travaillais chez moi, je n\\\'arrivais pas à travailler avec la petite Joséphine à mes côtés. J\\\'attendais la nuit..et j\\\'ai fini épuisée par ces doubles journées. J\\\'ai alors travaillé ailleurs que j\\\'ai moi et aujourd\\\'hui, je recommencerais bien à travailler ici. En fait, on ne sait jamais vraiment

lunemalo 22/11/2007 14:24

On écrit si bien la nuit... Mais les matins sont chagrins...