Papa peint et maman coud

Publié le par lunemalo

Il était à peine sept heures moins le quart quand l’appel a retenti. Elle a dû parlementer, un peu gronder, re-monter la boîte à musique et faire le premier baiser de la journée pour pouvoir retourner se coucher, « tu vois bien qu’il fait nuit, attends encore un peu et je viens te chercher ». Une demi-heure de répit, c’était toujours ça de gagné, mais il a tout de même fallu se résigner et descendre préparer le petit déjeuner dans la maison noire et endormie. Se lever dès potron-minet, remonter le chauffage parce que le matin il fait plus que frisquet, entendre dès le bas de l’escalier la minette qui réclame sa pitance à miaous éperdus. Ici, le dimanche c’est comme tous les autres jours... Mais hier, c’est avec son papa que la princesse est descendue et elle, elle est restée délicieusement au lit à rêvasser jusqu’à neuf heures et demie, alors aujourd’hui, elle veut bien se dévouer. Et puis elle est au seuil d’une belle grande journée qu’elle se promet de déguster, à cette heure-ci on peut tout imaginer, à cette heure-ci tout est permis.   

 

Elle avait déjà prévu de coudre la courtepointe qu’elle destinait à un nouveau-né, et puis il faudrait peindre le landau, finir la petite taie d’oreiller trouvée au fond d’un carton, dans ce providentiel vide-greniers. Et s’il restait encore du temps, peut-être faire une housse pour le matelas du berceau de poupée, et une autre courtepointe, miniature celle-là, et encore un petit oreiller. La journée serait bien chargée, ou plutôt joliment tissée de fil ancien et de Liberty, de drap de laine et de molleton douillet. Le plus difficile était de savoir par quoi commencer. Si tôt, il ne fallait pas faire de bruit, donc elle devrait attendre pour couper ses tissus. Elle commencerait plutôt par coudre le petit monogramme sur la taie d’oreiller, un H qu’elle avait précieusement conservé et qui tombait à pic, puisque c’était décidé, la poupée de Pénélope s’appellerait Heidi. La princesse avait d’abord choisi Héloïse, puis son plaisir si complet devant la vie de cette petite fille des montagnes, même revue et corrigée par les japonais, l’avait fait changer d’avis. Sa maman se souvenait très bien de ces livres très aimés, et voir sa fille réclamer le « grand-père » à tue-tête la faisait sourire. Encore un de ces signes qui lui faisaient découvrir, naïve qu’elle avait été, pourquoi on peut souhaiter avoir un enfant du même sexe que soi. Pour parcourir une nouvelle fois, dans des conditions rêvées, le chemin doux et tortueux, les forêts sombres et les champs spacieux des premières années. Comprendre à demi-mot, parfois même devancer, seulement en pensée.  

 

Elle avait pris son tout petit ouvrage et cousu sous la lampe, comme une femme du temps jadis, dans le salon qui se réchauffait doucement, les rideaux toujours tirés sur le ciel qui blanchissait. Il ne resterait plus qu’à trouver un fin galon de dentelle ou peut-être de la soutache pour dissimuler la jonction entre les deux tissus et faire « oublier » que le monogramme avait été coupé presque à ras. Et à confectionner un petit oreiller avec les plumes d’un coussin « dégonflé ». Le matelas, c’était déjà fait. Il reste-rait dans le tissu d’ori-gine, à peine troué, qu’il avait sim-plement fal-lu laver de la poussière d’années de grenier après l’avoir pro-visoirement débarrassé de son crin. Dans l’eau savonneuse, elle l’avait longuement pressé, doucement frotté, craignant à chaque instant de le voir se déchirer comme la garniture du landau, littéralement brûlée. Le matelas avait résisté, il était tout frais et pourrait reprendre fièrement sa place dans le landau ressuscité. 

Peu à peu, la maison s’était réveillée, les garçons s’étaient levés et enfin le papa, encore tout ensommeillé. Le branle-bas de combat pouvait commencer.   

 La courtepointe était la plus pressée, alors raisonnable-ment elle a mesuré, coupé, épinglé et bâti. Piqué les quatre côtés, cranté les angles et retourné, un peu inquiète tout de même. C’était la première fois qu’elle cousait autant d’épaisseurs et elle n’avait qu’une peur, c’est que le joli drap de laine n’ait fait de vilains plis. Elle avait dû s’y reprendre à deux fois avec ses épingles, alors elle ne faisait pas la fière. Mais une fois retournée, la petite couverture avait belle allure, alors elle s’est rassurée. Il faudrait encore coudre un petit sac assorti et joliment emballer ce présent avant de pouvoir l’offrir à la jeune maman, mais elle y était arrivée…  

 Après le déjeuner, son amoureux s’est installé pour refaire une beauté au vieux landau. Il l’avait soigneusement poncé la veille, restait à l’épousseter avant de le repeindre. Pendant un moment, ils avaient bien pensé le laisser ainsi, après l’avoir simplement nettoyé, mais les peintures d’avant, n’est-ce pas, avec une enfant comme la leur qui invente à tour de bras petites sottises et autres embarras, ce n’était peut-être pas très prudent... Ils étaient partis avec l’idée de prendre la même couleur, et puis ils avaient trouvé ce rose qui leur avait plu et décidé que rose ce serait ! Le landau avait donc rosi sous la lumière tranquille de l’après-midi, puis ç’avait été le tour de l’armoire, qu’il fallait décaper et poncer avant de pouvoir la repeindre aussi, la faire toute jolie pour accueillir les petits habits de la demoiselle de chiffon.   

 

Pendant que la prin-cesse surveillait de près l’aspirant-peintre, lui prodiguant force con-seils et tournicotant avec gourmandise, ca-chant la lumière et faisant craindre l’ac-cident à tout instant, elle s’était éclipsée. D’un vieux drap ajouré et chiffré qu’elle destinait à une portière pour l’arrière-cuisine, elle avait récupéré deux larges bandes qu’elle comptait bien utiliser. Elle en avait déjà fait un petit coussin pour la vieille poussette, qui avait redonné un air un peu pimpant à la carriole bringuebalante, futur véhicule de mademoiselle Heidi. Elle en avait encore assez pour recouvrir le petit matelas qu’ils avaient découvert caché sous le plus gros, au fond du vieux landau. Le plus étonnant est qu’il était bien trop petit pour ce landau, mais juste à la taille du berceau. Il était bien vieux, laissant échapper son crin par des trous de souris, mais pas question de le jeter, il fallait juste lui redonner figure. Un bon la-vage, un sé-rieux ra-vaudage, et il serait prêt lui aussi à accueillir la deuxième fille de la famille. Le tissu de ce drap - coton et chanvre - était solide et rustique à souhait, pour garnir le berceau il serait parfait. Il ne manquait plus qu’un petit oreiller, taillé dans le dernier morceau de la découverte pour profiter du jour joliment travaillé, et l’édredon qui se fleurirait de Liberty. Il était encore tôt, à peine l’heure du thé, ç'aurait été dommage de résister...

 

 

 

Petit à petit, la demoiselle encore inconnue devient réalité, ce soir sa poussette l’attend et son berceau est terminé, il ne manquera plus que les bouffettes à broder pour que l’édredon soit gonflé « comme un vrai », le landau finit de sécher. Demain, peut-être, elle com-mencera le vrai « chantier », le défi qu’elle s’est lancé, refaire entièrement la garniture et la capote du carrosse, un vrai rêve de poupée. 

 

 

 

  

 

 

 

Publié dans Heidi

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mademoiselleC 30/11/2007 10:15

je me sens humble devant un tel soucis d'authenticité, moi la profane qui sans vergogne, ai affublé mes acquisitions, d'un vulgaire morceau de mousse en guise de matelas!
à ma décharge, aucun morceau d'étoffe ni de garniture ne pouvaient témoigner de la splendeur passée de ces petits bijoux d'enfance...Encore Bravo!
 

lunemalo 30/11/2007 10:25

Je fais plaisir à la petite fille qui n'a jamais complètement cédé la place au fil des années...

venezia 26/11/2007 21:42

c'est la maison de Poucette, chez toi…

lunemalo 30/11/2007 10:24

La maison de poussette, aussi...

marion 26/11/2007 15:53

un rêve de dimanche. Ici, on attend le landau inscrit sur la liste

lunemalo 30/11/2007 10:23

Parenthèse enchantée, comme j'en aimerais plus