Princesse en son royaume

Publié le par lunemalo

À sa naissance et pendant quelques mois, la toute petite princesse avait dormi dans le joli berceau que son deuxième frère avait inauguré. Une vraie nacelle de poupée, osier et petit pied, que l'on pouvait faire rouler doucement pour apaiser le bébé. Puis son papa avait monté le lit commandé à Paris dans cette ravissante bou-tique de la rue du Bac et l'avait installé dans leur chambre pour encore quelques semaines, le temps qu'elle grandisse un peu et puisse prendre possession de ses appartements. Le lit de fer avait ensuite été transporté dans cette chambre déjà en gris et blanc, dans le recoin qu'on aurait cru fait pour lui, espèce d'alcôve un peu retirée, habillée d'un ciel de lit à l'ancienne aux rideaux légers. Au-dessus de sa tête, sa maman avait placé un cadre qu'elle avait patiemment nettoyé pour revenir au fil brut du bois, puis légèrement patiné avant d'y encadrer deux tout petits bavoirs anciens bordés de dentelle et finement brodés.  Au pied du lit, le hochet d'argent et son grelot secret qui l'accom-pagnait de-puis sa nais-sance, depuis ce premier jour à la cli-nique où on l'avait sus-pendu au rebord mé-tallique du berceau de plastique, joli rempart contre le mauvais sort.
L'année dernière, la famille avait déménagé pour venir habiter dans une vieille maison qui s'était doucement endormie autour de son unique habitante, vieille petite dame effrontée que ses enfants, sans doute, avaient poussée à vendre. « Elle est bien trop grande pour toi, cette maison, et puis il y fait froid. Tu serais tellement mieux en ville, dans un joli petit appartement, pas loin du Monoprix. » Alors elle était partie, la vieille dame. Plus vite qu'elle ne l'avait prévu, d'ailleurs. Hasard ou signe, elle était tombée dans la rue quelques jours après leur première visite, ne se brisant pas toutefois, comme on aurait pu l'imaginer, le col du fémur mais le genou. Elle n'était jamais revenue dans sa maison. Après un long séjour à l'hôpital, pendant lequel la vie avait continué avec son cortège de formalités, elle était sortie pour s'installer dans ce petit appartement légèrement en retrait de la rue principale, qu'elle pouvait effectivement quitter sans manières pour s'en aller faire quelques pas, voir quelque ami. Eux, ils avaient pris possession de leur maison, un peu abasourdis, le coeur un peu serré parfois à l'idée de tous ces travaux qu'ils avaient pourtant envisagés sans trop s'en inquiéter. Il avait fallu une grosse année pour que les chambres des enfants soient complètement terminées. Celle de la princesse avait été faite en premier et elle l'avait aimée dès sa première visite. Un artisan spécialisé dans le bâti ancien avait été appelé pour créer la chambre espérée. Le grand mur, le plus laid, il l'avait patiemment dénudé à grands nuages d'une poussière asphyxiante qui le faisait clown blanc, révélant comme souvent ici des poutres qu'ils avaient décidé de conserver. Puis il avait soigneusement choisi, spécialement pour sa petite cliente, quelques tout petits cailloux qui viendraient animer le bel enduit de chaux et sable qu'il devait appliquer. La petite fille fascinée ne se lassait pas de glisser ses doigts sur la surface volontairement inégale, un peu rugueuse et douce à la fois. Pour les autres murs, un enduit différent avait été choisi, plus lisse d'aspect et par endroits poli comme un galet, magnifique à caresser. Pour les huisseries, l'homme avait mêlé un peu de noir de Marrakech dans de la peinture blanche et fait plusieurs essais pour enfin obtenir le gris exact qu'on lui avait demandé. Lorsqu'ils avaient emménagé, la chambre, petite mais ravissante comme un boudoir médiéval, n'attendait que sa petite habitante pour se mettre à vivre.
 
Elle avait tout imaginé avant même leur arrivée. Le lit irait ici, presque face à la porte, au fond à droite ce serait la table à langer avec son petit décor de flacons et de brosses, puis on poserait par terre, sur le plancher, le joli tableau noir, l'ar-moire de poupée chinée quelques mois plus tôt, une pile de livres et deux ou trois vieux ours. Le mannequin d'enfant veillerait à l'entrée, vêtu d'une ancienne robe de baptême de piqué blanc. Enfin, au plafond, un lustre à pampille de poupée, littéralement ramassé sur un étal de vide-greniers et acquis pour trois sous viendrait s'installer. La princesse en avait été transportée. C'était la réplique quasi-parfaite d'un lustre plus grand qui trônait au salon, et qu'elle voulait toujours allumer pour en admirer les reflets. Ne manquait plus que le tapis gris-bleu un peu passé, qui déroulait sous ses pas comme un tapis de roses et de volutes compliquées, et les petites mises en scène de poupées miniatures et de dînettes d'alu derrière les vitres de la minuscule commode.
 
Au fil des semaines, des nouveautés avaient fait leur appari-tion. Une chaise de fer forgé, laquée de blanc cas-sé, sur la-quelle les nounours s'étaient d'abord installés, avant qu'un joli lapin blanc ne vienne les en déloger. Puis cette très vieille gravure allemande où un ange aidait deux petites filles à traverser un ruisseau et qui avait sa place toute trouvée, au-dessus de la porte, tel un gardien muet. La bourgeoise Louis XIII peinte par sa grand-mère il y a très longtemps - elle était encore presque une enfant - dans son vieux cadre doré. Et puis la demoiselle à la bague, jolie gravure trouvée aux Puces il y avait bien des années
. 
 
Une page allait maintenant se tourner. Il était presque temps de quitter le lit de bébé pour une couche plus grande, où l'on pourrait dormir, bien sûr, mais aussi rêver, lire sans paroles et câliner ses doudous. Et puis la poupée allait bientôt arriver, il lui faudrait un peu de place parce que la nuit bien sûr, elle aurait peut-être un peu peur et on n'aurait pas le coeur de la laisser seule dans son joli berceau rose. Un nouveau lit avait donc été commandé. Cette fois, il serait en bois et on l'avait choisi brut pour pouvoir le peindre comme on le souhaitait. Ils étaient partis tous les trois, un samedi après-midi, chercher la peinture digne de l'usage qu'on lui réservait. Ils avaient trouvé un ton très doux, très actuel c'est vrai mais dont on ne se lasserait pas et qui réchaufferait joliment les teintes un peu monacales de la chambrette. Il avait monté le lit, elle l'avait peint - deux couches soigneusement passées - puis ciré au pinceau et frotté pour obtenir enfin l'aspect doucement lustré qu'elle avait recherché. La semaine dernière, ils étaient retournés dans cette « boutique », si l'on peut appeler ainsi cette maisonnette à l'écart de la maison de maître, au fond de la campagne, dont la propriétaire, femme ac-cueillante et douce, présentait avec goût un peu de linge ancien monogrammé, de me-nus objets bien choisis et quelques jolies pièces de brocante qui met-taient en valeur des tissus de lin magni-fiques qu'elle vendait en l'état ou transformait de mille manières. La première fois, ils avaient été étonnés de faire une telle découverte, là, quasiment au milieu des champs. Ils ne s'attendaient pas à cela, pour dire la vérité ils étaient venus parce qu'elle cherchait du lin et qu'en ville, ce n'était pas facile à trouver. Ce n'était pas bien loin, ils ne connaissaient pas ce village, alors même s'ils revenaient bredouilles, ils auraient au moins fait une jolie promenade. Ce jour-là, ils avaient déjà fait une belle moisson : un fin mouchoir brodé d'un M., une petite resserre pour la cuisine en paniers superposés, des galons et des pompons de lin brut, un gros rouleau de ces rubans chiffrés dont on marquait autrefois le linge de maison, des coupons de lin aux tons passés... Avec Noël qui approchait, ils étaient sûrs de trouver de doux riens à offrir, une serviette brodée autrefois, un coffret de couturière un peu fané, encore de ces rubans en rouge sur blanc aux initiales compliquées, qui sait ? Ils étaient revenus chargés d'une manne parfumée, senteurs de bougie et de savon mêlées, trois petits coeurs en zinc et des pampilles pour les paquets, une vieille petite sacoche de vélo qui l'avait enchantée, deux mouchoirs portant l'initiale de leur fille et qui iraient rejoindre le petit trousseau qu'ils lui constituaient, au hasard des brocantes et des vide-greniers, et un grand métrage de lin bis imprimé de fleurs, dont on lui ferait une courtepointe douillette.
 
Cette fois, c'est décidé, le dernier samedi du mois, la princesse quittera pour toujours son lit de bébé, pour venir abriter ses rêves et ses secrets dans ce drôle de bateau-prune qu'on lui a préparé.  
 

Publié dans Maison de famille

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cris 30/11/2007 20:43

que j'aimerais être une petite souris chez toi...je suis sûre que j'aurais un lit dans une boîte d'allumette et une table de nuit en bobine....de grosses bises à la princesse pour cette nouvelle nuit dans une chambre bien mystérieuse

lunemalo 30/11/2007 20:56

... et un baldaquin monté sur une longue épine, tendu de cheveux d'ange, pour te garder des vents coulis...
La princesse se couche à l'instant, cerné de ses doudous, avec sa courtepointe de plumes et le lapin qui veille, je l'entends qui chuchote...

MaNouvelleNature 29/11/2007 12:38

après cette jolie lecture, je n'ai qu'une envie: venir voir de mes yeux ce que tu décris avec tant de magie!!! Chez toi, ça à l'air de vraiment se rapprocher de tout ce que j'aime!!!

lunemalo 30/11/2007 10:29

Le château est ouvert toute l'année aux visites amicales...

marion 29/11/2007 07:37

est ce que la princesse a compté le nuits avant de dormir dans son grand lit?

lunemalo 30/11/2007 10:28

Les chiffres sont encore bien mystérieux, les repères dans le temps bien flous... Mais elle sait que ce soir, avec Papa, le grand changement aura lieu...

mammilou-mijo 28/11/2007 20:25

Une princesse qui a bien de la chance!

lunemalo 30/11/2007 10:27

Si elle pouvait donner son avis, elle ne serait pas forcément d'accord ;-))

Cielo Moon 28/11/2007 11:30

Un si doux royaume, imaginé avec tellement d'amour et d'attention :)Notre petite dernière est longtemps tombée de son "grand lit"... Elle atterrissait sur un tapis de coussins bien rembourrés :) Cela ne la traumatisait pas !

lunemalo 30/11/2007 10:27

Ce lit est un peu 'bateau', espérons qu'elle ne chavirera pas !