Saut de génération

Publié le par lunemalo

Sa grand-mère avait élevé seule ses sept enfants. La dernière-née, celle qui deviendrait sa mère, n’a jamais connu son père. La veille de Noël, il était parti fêter la Nativité à sa manière ; le froid et une plaque de verglas l’avaient tué. Il ne saurait jamais qu’une autre guerre se pré-parait. Son épouse, lourde d’une nouvelle vie, dût ainsi préma-turément mettre en terre son mari. Il ne semblait pas qu’on l’ait vraiment regretté, on ne parlait pas beaucoup de lui, il se perdait dans le passé. Cette grand-mère avait eu une vie très dure. La solitude, cette précarité qu’on connaissait autrefois dans les campagnes et qui épuisait hommes et femmes avant même la maturité, rien ne lui avait été épargné. Elle avait dû se résoudre à faire tous les métiers ou presque, pour que sa famille puisse subsister. Le siècle l’avait vue naître, en 1970 elle disparaissait, discrètement comme elle avait vécu.   

 

Cette femme fondatrice, elle ne s’en souvient pas. Ou si peu. Elle était bien petite encore lorsqu’elle mourut, et même le chagrin de sa mère, elle ne se le rappelle pas. Presque une inconnue. Deux images pourtant flottent dans sa mémoire, un peu nocturnes comme un secret. Sur l’une d’elles, elle vient d’arriver dans le petit village avec ses parents, elle est devant la petite maison. Sa grand-mère est assise là, derrière le fenestron, dans l’obscurité. Elle les attend. Lorsqu’ils entrent, la petite fille voit sur les genoux de l’aïeule une boîte blanche et bleue, ouverte, révélant sous le papier de soie des nounours en chocolat. Petite gourmandise d’une femme que la vie n’a pas gâtée, qui savoure en même temps que la guimauve le plaisir anticipé de l’arrivée de ses enfants. Elle avait été bien étonnée, la petite fille, de voir une si vieille dame manger des bonbons. On lui disait souvent que ce n’était pas bon pour les dents, ni pour le ventre, et qu’il fallait être bien sage pour recevoir ces délicieuses récompenses. Alors voir un adulte, surtout aux cheveux blancs, savourer sans se cacher des friandises défendues, ça la faisait rêver. Et un peu s’inquiéter, aussi, parce qu’alors, si les grands devenaient comme des enfants, mangeant sans retenue gâteaux et bonbons, quelles autres découvertes effrayantes restait-il à faire ?  Les adultes cachaient donc de lourds secrets… Et puis, des nounours, on n’avait pas idée ! C’était tellement enfantin, tellement « pas sérieux ». Aujourd’hui, elle dirait « régressif » et son cœur se serrerait un peu, comme toujours, à l’idée de cette vieille dame savourant comme elle pouvait un peu de la douceur de vivre qui lui avait si cruellement manqué.  

 

 

La princesse est gourmande, c’est là son moindre défaut. Elle a découvert le chocolat tardivement, mais rattraperait depuis, si on lui en laissait le loisir, tous ces mois de privation. C’est encore plus récemment qu’elle a découvert les divins oursons. Sa maman s’était éclipsée pour la nuit, elle s’était offert une soirée à Paris, un dîner de filles après le théâtre plus qu’à moitié raté, la faute aux embouteillages du vendredi soir. Une petite escapade délicieuse, dormir chez son amie, deux étages au-dessus de son ancien appartement, renifler l’air familier, donner des coups de pied dans les feuilles mortes sur le chemin de Montsouris, regarder grimper le nouvel immeuble qui bientôt boucherait la vue sur la Tour qui scintillait au loin. Et le lendemain, le salon MCI, d’où elle avait rapporté des babioles pour son « atelier », même si tout le monde s’accordait à dire que « c’était bien décevant, cette année ». Avant de rentrer, elle était repassée dans son ancien quartier, chez le traiteur italien qui leur manquait tant, pour rapporter des pâtes fraîches, des tomates mi-séchées et du parmesan. Ils se régaleraient, elle le savait d’avance, et elle avec eux, de les voir transportés en arrière de quelques années. Ce soir-là, c’est aussi un peu de nostalgie qu’ils auraient pour le dîner. Pour les grands, des gâteaux de leur ancienne pâtisserie étaient tout indiqués, et elle avait retrouvé avec un peu d’émotion le visage de cette dame qu’elle rencontrait souvent à la sortie de l’école. Elle avait donné des nouvelles tout en choisissant des nounours pour la princesse, se demandant à l’avance comment elle réagirait devant cette friandise, elle qui n’en mangeait pas à la maison. Puis la route, de nouveau, la ville qui s’éloigne et s’efface devant les champs familiers. Lorsqu’elle les a tous retrouvés le samedi soir, il faisait nuit déjà. Elle arrivait chargée, un peu étrangère déjà d’avoir découché, comme auréolée d’un parfum d’inconnu. Elle avait donné le menu du dîner, vu les yeux des garçons s’allumer du plaisir annoncé, comme elle l’avait prévu. Baignée de frais, la princesse était déjà en train de dîner. Ravie de retrouver sa maman qu’elle avait dû croire perdue, elle avait ouvert des yeux stupéfaits devant le petit sachet odorant, sentant avant même de voir qu’il cachait des bonbons. Sa joie simple faisait plaisir à voir, et par-delà tant d’années, l’espace d’un instant, elle a étrangement ressemblé à cette arrière grand-mère qu’elle ne con-naîtrait jamais.  

 

 

 

Publié dans Mémoire

Commenter cet article

louva 06/01/2008 22:39

charmant traiteur italien, le même que moi puisque nous avons habité le même quartier...

lunemalo 09/01/2008 11:00

Je dirais plutôt bourru, mais l'adresse est de qualité ;-))

mab 22/12/2007 18:38

Quel joli récit, les nounours qui deviennent des madeleines...

lunemalo 30/12/2007 16:40

C'est exactement ça...

la mule du pape 20/12/2007 15:58

un bel anniversaire.....avec 1 semaine de retard.......ton postest très joliment écrit!
Bises karine

lunemalo 30/12/2007 16:41

Une semaine, quinze jours, on s'en moque ;-)) Merci !

Blue 20/12/2007 15:08

Ah les nounours à la guimauve... Mon péché mignon... Je comprends ta grand-mère... Bises

lunemalo 30/12/2007 16:41

Le seul, Blue ?? ;-))

venezia 19/12/2007 10:25

je me faisais la même réflexion que Michèle avant meme d'avoir lu son commentaire… il y a vraiment un air de famille…

lunemalo 30/12/2007 16:41

C'est dans le regard des autres que l'on se voit réellement...