La petite princesse de l'hiver

Publié le par lunemalo

C’était un beau jour pour naître, quelque part entre Noël et le Jour de l’An. Dans cette petite rue toute proche du quartier chinois, une clinique toute blanche, celle où son deuxième frère était déjà venu au monde. Le pâle soleil d’hiver commençait à teinter de rose les façades un peu austères de la rue Nationale, nul bruit ne parvenait de l’exté-rieur, il était encore bien tôt quand sa maman était descendue. Ce n’est pas ce jour-là qu’elle était attendue, il s’en fallait même de trois semaines, mais les rigueurs de l’hiver, le déménagement qui les avait tellement éloignés et cette petite fille trop pressée avaient fait craindre un accident. On s’était donc résigné, prudemment mais sans grande joie, à fixer la date de son entrée dans le monde. 

 

La veille, ses parents avaient terminé les derniers préparatifs. Sa maman avait regardé une dernière fois le couffin où elle passerait ses premières nuits à la maison, vérifié encore le contenu de la petite valise achetée quelques mois auparavant rue de l’Université et remplie de délicats et minuscules vêtements et des indispensables compagnons des premiers jours : un tout petit nounours brun-orangé drôlement assis, le hochet d’argent et son ruban vert, le tout petit bracelet avec sa plaque de jade porte-bonheur. Elle avait parcouru une dernière fois la maison, elle savait que lorsqu’elle reviendrait, elle ne la verrait plus tout à fait de la même façon. Puis ils avaient fait le long chemin jusqu’à Paris, quittant la campagne enneigée pour retrouver le macadam familier et la foule de décembre. Il était tôt encore, alors ils avaient eu le temps d’aller rue de Rivoli faire les derniers achats pour la petite fille, un pantalon marron glacé et les chaussons assortis, et une petite robe grise. « C’est pour quand ? » avait demandé gentiment la vendeuse. « Pour demain » avaient-ils répondu en chœur, riant doucement devant son air étonné. 

 

Puis ç’avait été l’heure. Ils avaient roulé doucement vers cette petite rue du 13ème, franchi la porte familière et annoncé leur arrivée. On les avait envoyés au 4ème, l’étage des jeunes mamans, chambre 401. Elle se souvient que c’était comme dans un rêve, cette installation calme dans la chambre blanche, les pleurs assourdis des nouveaux-nés, le bringuebalement du chariot du goûter. Elle avait pris possession des lieux, intensément consciente de vivre les dernières heures avant l’arrivée de son bébé, savourant tranquillement le moindre geste, ouvrir les valises, sortir la minuscule grenouillère blanche et la douillette bleu-grisé qui réchaufferait la nouvelle-née, garnir le berceau transparent du joli drap brodé et de la couverture tricotée. Pour finir, elle avait placé le nounours et accroché le hochet à l’arceau métallique, avant de dire au revoir à son amoureux et de se préparer à sa dernière nuit de future maman. Plus tard, la sage-femme était venue la voir, s’assurer que tout allait bien et écouter le cœur du bébé. La nuit était déjà tombée, elle retrouvait cette obscurité orangée de la grande ville et sa sourde rumeur qui ne finit jamais. 

 

Le lendemain, tout était prêt pour l’accueillir. Les salles d’accouchement étaient un peu retirées, les couloirs silencieux. La salle était grande, sans éclairage brutal, on l’avait installée près de la baie vitrée. Elle pensait que ce serait rapide, pour un troisième enfant on pouvait imaginer qu’il n’y aurait pas de difficulté. Ce n’est pourtant que huit heures plus tard que la princesse avait ouvert les yeux sur le monde qui l’entourait, vite emportée par son papa vers son premier bain. L’étrange ralentissement de son cœur qui avait tant inquiété sa maman, et fait craindre à la sage-femme un accident, s’était expliqué très simplement : la jeune acrobate avait fort habilement noué son cordon et ce fameux « déclenchement » si redouté l’avait peut-être sauvée. La petite princesse de l’hiver était née. 

 

Derrière la fenêtre, le soleil brillait toujours résolument, il était presque 17 heures ce 29 décembre, le tout petit enfant et ses parents se reconnaissaient doucement.  

 

 

Hier, elle et eux sont retournés à Paris, trois ans jour pour jour après ce matin de 2004. Au programme, acheter le tissu enfin choisi pour refaire la garniture du landau et aller admirer les vi-trines de Noël avant un dîner familial. La foule du marché Saint-Pierre annonçait celle des grands magasins, les vitrines étaient prises d’assaut mais, confor-tablement installée dans les bras de son papa, la princesse leur avait de toute façon préféré le plafond lumineux et l’immense sapin qu’il a fallu photographier. Avant de repartir, on est allé acheter le parfum des enfants sages, celui des petites cerises, qui l’accompagne depuis le premier jour et que sa maman ne peut jamais sentir sans un serrement de cœur. Après avoir remercié la vendeuse souriante qui traitait sa toute petite cliente comme un personnage important, elle a pris fièrement le petit paquet noué d’une faveur rose, refusant obstinément de le confier à sa maman. Dans la voiture, elle a encore admiré les lumières, la Tour Eiffel scintillante et la pyramide de verre, les sapins devant les mairies, les lucioles bleues de la Place d’Italie et de la mairie où ses parents se sont dit oui

 

 

Avant leur dîner, ils sont passés embras-ser une amie dans l’immeuble où ils ont habité avant de quitter Paris, retrouvant presque machi-nalement les gestes familiers pour allumer la minuterie ou sortir de l’ascenseur si étroit. Chaque moment était important, c’était une journée particulière, une de celles qui fabrique des souvenirs. La nuit était déjà tombée lorsqu’ils sont arrivés chez A. Elle les attendait, un joli couvert était déjà dressé, la maison embaumait. La princesse ravie devant le plateau ancien chargé de son service à thé - ravissante miniature de porcelaine de Saxe - qu’on venait de lui offrir, jouait à la dînette comme une enfant du temps jadis. Elle s’était ensuite extasiée devant la malle ancienne destinée à sa maman, la transformant immédiatement en « trésor ». Trop grande pour entrer dans le coffre de la voiture, cette malle l’accompagnerait durant le voyage de retour, berçant certainement ses rêves de petit enfant enivré des sensations de cette longue journée.  

 

 

 

 

 C’est depuis la rentrée qu’elle a vraiment ritualisé les anniversaires. Le gâteau et les bougies en sont, bien évidemment, les ingrédients essentiels. Depuis sep-tembre, lorsqu’on lui posait la question « tu as quel âge ? », elle répondait invariablement « ‘roizan ! » en ponctuant l’affirmation d’une main d’où pointaient vaillamment trois petits doigts potelés. Ce samedi après le déjeuner, son frère aîné a donc préparé le gâteau au chocolat pendant que sa maman tricotait les derniers rangs d’un petit pull destiné à Heidi, la poupée qu’elle a trouvée au pied du sapin, le matin de Noël. Mal réveillée de sa sieste elle était grognon et d’abord, elle n’a pas voulu voir ses cadeaux. Un biberon chaud et un câlin dans les bras de papa ont été nécessaires pour qu’elle reprenne pied dans la réalité. Celui-ci, amusé par l’exclamation de sa fille devant la malle, avait eu l’idée d’y cacher les cadeaux. Ils y avaient donc placé la petite fée-poupée, le jeu de pâte à modeler et une jolie réédition d’un livre animé ancien. La malle contenait également la vieille armoire de poupée qu’ils avaient achetée en novembre, patiemment restaurée par papa et remplie de petits vêtements achetés ou faits à la maison. Il y avait même deux adorables petites robes anciennes dénichées sur les vide-greniers de l’automne, et puis encore la toute petite brosse à manche d’ivoire de la vente de charité et de minuscules papillons fleuris pour mettre dans les cheveux de Heidi. Alors, après le goûter et les bougies, toute la famille s’est installée autour d’elle pour jouer, les garçons secrè-tement ravis de retrouver la pa-touille colorée de l’enfance pas si lointaine et elle toute à son plaisir de faire de longs spaghettis, puis de regarder encore et encore les animaux savants du livre, les singes qui font danser les chiens au son de leurs violons et l’éléphant qui salue, la belle à l’éventail et la jolie chèvre blanche.

 

 

 

 

 

 

Ce soir, c’est une petite fille un peu plus grande qui est allée rejoindre son lit, serrant sous le bras la poupée dans sa nou-velle robe de nuit. De-main on jouera encore, on sortira les petits habits pour Heidi, on fera sem-blant de coiffer ses doux cheveux et on y fera voler les papillons. Puis, s’il fait beau, on l’installera dans sa poussette, on placera l’ombrelle pour la protéger du soleil d’hiver et on ira se promener le long de la rivière.  

 

 

 

 

 

 

Publié dans Lunes et saisons

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zesthetic 05/01/2008 15:00

bon anniversaire à la princesse d\\\'hiver.
j\\\'ai adoré ce beau récit de sa venue....
et bonne année pleines de douceur!

mammilou-mijo 04/01/2008 13:52

Bon anniversaire avec beaucoup de retard à cette jolie princesse qui a la chance d'avoir une maman qui écrit de si jolies textes!
Et puis Bonne Anée à cette princesse, à sa maman , son papa et ses grands-frères!

Lyla 04/01/2008 00:42

Bon anniversaire à la jolie princesse de l'hiver  (avec beaucoup de retard ;-))

venezia 01/01/2008 21:15

tiens, une petite princesse capricorne… bon anniversaire  à elle (avec un peu de retard)

Cielo Moon 01/01/2008 18:17

Un conte de noël plein de douceur et d'amour...Je te souhaite une très belle année 2008, ainsi qu'à toute ta famille...Et puis un petit peu en retard un joyeux anniversaire à la Princesse de l'Hiver !