Tout droit

Publié le par lunemalo

Son plus jeune fils a attendu avec impatience le CP, certain et sûr d’y trouver cette lecture tant désirée comme un cadeau qu’il suf-firait de cueillir. La dé-convenue avait été sévère. Point de b-a ba pour cet enfant-là, point d’évidence ni de déchiffrage hésitant. Le refus absolu, dès lors que la réalité des choses lui est apparue : ces vilaines lettres noires se chevauchaient bê-tement, se mettaient parfois la tête en bas, le dos au mur, le narguaient pour tout dire, mais dans un silence pire que l’absence. Aucune image derrière elles, pas de visualisation, pas de rime et encore moins de raison. Alors il leur avait tourné le dos, l’enfant, le sourcil froncé, les lèvres serrées qu’aucun mot écrit ne voulait franchir. Il y en avait eu des cris, le soir à la maison, « mais regarde donc ! Il suffit de lire les lettres, tu les connais déjà, et le mot aussi tu l’as déjà vu. Vas-y…. » Il n’y allait pas, l’enfant buté, malheureux comme une pierre devant ce mur aux briques aussi dures que sa résolution de les ignorer désormais. Et il y avait eu ces séances chez madame P., l’affreux petit cabinet où elle exerçait, sa horde d’improbables hérissons qui montaient une garde silencieuse autour de l’enfant démuni. Et petit à petit les lettres s’étaient mises en rang, pas de bonne grâce, c’est sûr, mais contraintes et forcées par l’habileté de cette femme et l’opiniâtreté d’un petit garçon qui était pourtant sorti plus d’une fois en pleurant. Vaincues par ces deux volontés conjuguées elles avaient cessé de se rebeller pour s’organiser. Le voyage pouvait commencer.  

 

Pas bien loin d’abord, de petits sauts de puce dans la réalité que décrivent tous les livres de lecture, celle que vit l’enfant : la maison, la rue, l’école, le gâteau du dimanche et les billes de la récré. 

 

Plus loin ensuite. Dans le temps et la réalité, au-delà des limites imposées, le grand bond dans le vide, dans l’imaginaire d’un inconnu. Là où les objets prennent vie et vous entraînent dans leur sillage, effaçant méthodiquement les contours. Aveugles et sourds à ce qui vous entoure, vous lisez fébrilement, le souffle court, le doigt crispé sur la page à tourner, encore, plus vite, que va-t-il se passer dans les chapitres inexplorés ?  

 

Et l’enfant fâché, petit visage crispé d’angoisse et langue qui fourchait, a reçu ce cadeau magnifique, ce voyage merveilleux dans les mots imprimés, un plaisir fou qui ne l’a plus jamais quitté.  

 

 

 

En hommage à Frédérique, une autre Madame P.

 

 

Publié dans Grimoires et palabres

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marie 22/01/2008 10:26

quel beau texte !!!

marion 20/01/2008 23:39

Enccore plus dur, douloureux même, dans une famille dde littéraires. encore plus chouette ausi d'y arriver.

marion 20/01/2008 23:37

Encore plus dur dans une famille de littéraire. mais encore plus chouette d'y arriver aussi.

michele 19/01/2008 00:24

Plus que le rêve que ça apporte, je trouve vraiment que savoir lire, c'est le début de la liberté.Et si le plaisir vient avec, alors...

lasourceauxbois 18/01/2008 12:40

Ton texte est superbe.
Difficile aussi, une fois la lecture acquise, de faire durer cet attrait dans le monde actuel voué à l\\\'image! A la maison, j\\\'en ai un qui aime lire et un autre qui aime moins et pourtant je leur en ai lu des livres à tous les deux!  Mais je ne m\\\'avoue pas vaincue avec celui qui fait un peu de résistance.