Allée des brouillards

Publié le par lunemalo

C’est un endroit interdit, sans adresse, sans pays. Personne n’y est jamais entré, même elle ne s’y aventure qu’avec prudence. Une lumière improbable y règne toujours, pas le jour ni la nuit, un entre chien et loup qu’elle seule connaît. Un antre familier. Comme dans un vieux film d’angoisse, la brume enroule parfois de longues écharpes autour de silhouettes sombres dont on ne verra rien, cachant et dévoilant tour à tour une maison endormie, un arbre décharné, un chat qui glisse et se fond dans la nuit. Là sont rassemblés ses souvenirs, toutes ces bribes qui font sa vie, ceux qu’elle a aimés ou perdus de vue, les vivants et les morts, un rayon de soleil sur un mur de pierre, un morceau d’écorce patiné et une poignée de feuilles froissées. Des cris, quelques larmes, des éclats de rire dont l’écho flotte encore. Des notes de musique, partout, depuis toujours. Une silhouette qui s’éloigne rue de Rivoli. Puis des fleurs parsemées sur un plancher, une chemise blanche et un air doux comme en été. Deux heures sur une plage hors saison, hors du temps. Le canal du Midi au mois d’août, des anglais près d’une péniche amarrée, une étole de soie grise, deux enfants jamais nés. Le sol n’est pas toujours bien solide, certains recoins ne se visitent qu’avec prudence et d’autres sont fermés à clé. Elle en a fait le tour, plus rien à en tirer, la page doit se tourner. Barbe-Bleue est parti, le chemin a cessé de poudroyer sous ses pieds. C’est un étrange bric-à-brac, son petit bazar secret. Elle ne pourra jamais en parler, les mots pour le décrire, elle devrait les inventer. Elle l’a lentement apprivoisé, même si quelques créatures rétives le peuplent encore, bien cachées, rebelles à ses tentatives. Être heureux malgré tout, comme tous les autres, ses semblables, ceux qui n’avoueront jamais où ils s’en vont quand leur regard se perd. Sourire à l’oiseau qui chante, éperdu, à la pluie qui rosit les joues, à l’enfant qui rit de bonheur pour rien, pour tout. Et refaire ce puzzle chaque jour, lui ajouter des pièces noires ou blanches, continuer sans relâche à construire cet édifice si étrangement solide, penché sur le vide.

 

Publié dans Mémoire

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cris 03/02/2008 08:23

que dire après tout çà...juste écouter les mots parler et chercher l\\\'écho en soi...je t\\\'embrasse ..

Blue 01/02/2008 13:23

Tu me donnes des envies d'étreintes juste complices et de thé bu en silence...Si si, je peux le faire...;)Je t'embrasse

catherine PICOU 30/01/2008 22:10

la musique omniprésente,le passé qui ne se résout pas à rester  derrière la page tournée,la sensation de vertige dans l'espace et le temps,l'alternance des brumes feutrées et intimes avec le soleil d'Août,de l'obscur et de la  lumière solaire,del'ici et de l'au delà.......que tout ceci me parle .    Soupirs

Cielo Moon 29/01/2008 13:42

Une allée comme un vieux pont suspendu usé par le temps et les souvenirs... Les liens s'érodent, le fil passé de la vie s'y défait... Malgré les ombres je ne peux m'empêcher de m'y engager, je démèle l'écheveau et continue à tricoter mon petit bout de soi multicolore...

marion 29/01/2008 10:25

et c'est un des plus beaux textes que j'ai lus ici