Gravité

Publié le par lunemalo

Un jour on perd sa légè-reté et elle ne revient pas. On est allongée dans un lit blanc, le ventre creux d’avoir été si plein, le berceau est là, tout près, une plainte lasse et continue en sourdra toute la journée. On est encore une toute jeune femme, loin de chez elle, emplie d’une fatigue immense qui coupe la voix et fait les membres lourds. On a cru mourir, on l’a craint, viscéralement. La douleur est là, ressac invisible qui s’amplifie aux cris plus forts de l’enfant qui a faim. Tranchées. On aura tout le temps de comprendre qu’il ne s’agit pas ici de fossés protecteurs mais du corps créateur, devenu maternel par la magie d’un cordon de chair et qui continue de répondre à l’appel fondamental de son petit. Le plus beau jour de la vie. Se sentir coupable de ne pas ressentir cet élan dont on parle tant, de ne pas faire le lien entre ce ventre encore si rond la veille et le tout petit garçon qui s’est endormi pour quelques instants. Laisser voguer les pensées, presque informulées, tout occupée à tenir la douleur en respect, à ne pas se laisser envahir par la peur qu’inspire ce corps malmené, poussé au bout de ses limites. Se réjouir secrètement mais avec une pointe de honte de l’annonce de l’infirmière : « vous devez vous reposer, ce soir nous le prendrons. » Et puis mourir de haine muette lorsqu’elle revient, sourire au vent, emmener le petit berceau blanc. Voleuse d’enfant. L’insulter à bouche fermée, le ventre de nouveau tordu et comprendre que c’est fini. L’insouciance magnifique, celle de l’enfant qui ne sait même pas qu’un autre instant suivra celui qu’il vit, est partie à jamais. Est-ce la même chose pour un homme ? Elle s’est souvent posé la question, sans jamais y répondre. Il lui semble que non, que ça ne peut pas être pareil. Porter un enfant donne pour toujours le sentiment de l’extrême fragilité de l’humain. Pas de carapace pour se protéger, juste une peau pour contenir cette merveilleuse machinerie, si sensible, si puissante, si facile à détruire. Et simplement irremplaçable. Miracu-leux assemblage d’atomes baignant dans un grand lac d’eau, unique de toute éternité. Elle a découvert le soir de ce jour-là que plus jamais elle ne se reposerait. Elle a cessé depuis longtemps de se demander si c’était normal, ce mouvement animal, cette implacable évidence, d’autres appellent ça les liens du sang. Elle ne sait pas. Elle ne croit pas que ça fonctionne à chaque fois. Elle n’aime pas tous les gens qui lui sont liés de cette façon, loin s’en faut. Des parents, certes, mais encore ? Certains plus étrangers que d’autres humains qu’elle a croisés et reconnus. Si elle est très honnête, elle doit même avouer que pour certains, c’est presque de l’antipathie qu’elle ressent. Ce sont des choses qui ne se disent pas, bien sûr, quelle insupportable vulgarité. Mais ces enfants, ses enfants, si elle devait citer le premier sentiment qu’ils lui inspirent, c’est sûrement la peur qui lui viendrait à l’esprit. Pire même, non pas la peur qu’ils meurent, mais celle qu’ils disparaissent. Les deux mots sont parfois synonymes mais c’est à l’absence qu’elle pense. Celle qu’on n’explique pas, qui ne se guérit pas, comme une blessure mythologique. Elle a mis presque 30 ans à comprendre pourquoi elle avait si peur de ça. Le trou béant dans la trame de la vie, les fibres déchirées qu’aucun fil ne saura réparer. Un cache-cache sinistre avec le silence. Le souvenir est un simple fragment, elle est assise sur le fauteuil, dans leur chambre. Sa sœur est à ses pieds, elle la console sûrement, elle dit qu’ils « ont eu si peur, tu comprends ? ». C’est tout. Depuis la course dans la rue, tirée par la main de la maman de son amoureux du CP, « tu sais où tu habites ? ». Oui, elle sait bien sûr. Il est sept heures du soir, elle a six ans, elle n’est pas rentrée après l’école. Puis un immense blanc et elle est assise sur ce fauteuil, elle sent encore les liens de rotin sous ses cuisses mais c’est tout. De la colère de ses parents, de cette peur qu’elle leur a faite, rien, pas le moindre souffle de souvenir. Mémoire effacée. Un psychiatre hocherait la tête d’un air entendu, cas typique de refoulement hystérique, terrassement immédiat, impeccable travail de fossoyeur. Pas vu, pas pris. Et des années plus tard, la peur au ventre pour une sirène dans la rue, un téléphone qui sonne, un retour tardif. La certitude du pire, la terreur blême qui paralyse et l’impossibilité d’expliquer. De justifier. Et ce début d’explication qui a dénoué quelques fils, les a remis à l’endroit, sans pourtant effacer cette autre peur, une peur pire que la sienne, celle qu’elle a inspirée et qu’elle expiera peut-être jusqu’à la fin de sa vie ? Étrange récolte pour une petite fille à qui on n’a pas su expliquer. 

Ses enfants le savent, elle leur a toujours dit « ça me fait peur » comme elle aurait annoncé une maladie. C’est la peur de maman. Pas de quoi faire un monument. Bizarrement, elle ne les a  jamais surprotégés. Pas d’arrache-cœur chez elle mais des mots à n’en plus finir, autres barrières à sauter ensemble. Aussi légèrement qu’elle le peut maintenant que la terre la retient par ces trois liens, son triangle humain.   

 

19 ans aujourd’hui qu’elle est devenue maman pour la première fois…Merci à Laurence pour ces légers papillons, puisque ce jour est aussi spécial pour elle...  

 

 

Publié dans Mémoire

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Higitus 19/05/2008 19:55

Quel magnifique texte... je le vis en le lisant !

La minuscule exposition 01/04/2008 16:57

merci pour la balade

Nansou 29/02/2008 20:02

j'ai ressenti et écrit des choses bien similaires à la naissance de mon premier enfant... dans un style différent, mais je reconnais bien tous les sentiments décrits.Merci !

Dilgo 09/02/2008 18:20

Au début j'étais tenté de répondre non, ce n'est pas pareil et puis oui, c'est pareil.

cris 08/02/2008 18:12

comme je me retrouve... comme toi  le sommeil n'est plus le même...peur de maman, de maman poule qui surveille de loin pour ne pas étouffer...maintenant elles sont grandes et je tremble encore plus !!!