Le jour où ils ont déména-gé, où ils ont quitté Paris, elle a tout regardé. Pour dire « au revoir, je revien-drai, mais maintenant la vie m’appelle ailleurs », là où les immeubles ne barrent pas la vue à perte d’horizon. Descendre en-core une fois la longue rue de Tolbiac jusqu’à
Puis la voiture était arrivée au carrefour, celui qui marquait vraiment l’entrée dans ce nouveau territoire à explorer, à faire sien, où ses enfants continueraient de grandir, où la princesse naîtrait dans quelques mois. Un tout petit écriteau, encore
Le voyage était presque terminé, sur le bord de la route, à droite, un de ces petits panneaux drôlement penchés qui indiquent un hameau, un petit bourg, parfois seulement deux ou trois maisons amoulonnées au bord de la route, perdues au milieu des champs. Elle avait remarqué le nom, tellement français : Cucharmoy. Elle s’était dit qu’ils devraient y aller, parcourir la campagne comme des touristes, s’arrêter où ils voudraient, se perdre un peu pour mieux découvrir les petits secrets de cette campagne qui était désormais à eux. Et puis trois ans avaient passé. Les visites qu’on s’était promis de faire, ces noms poétiques sur la carte, ils les avaient mis de côté. Il avait fallu s’installer dans l’immense maison qu’ils avaient trouvée en haut de la ville, plonger dans cette nouvelle atmosphère. Se frotter au passé partout présent, dans l’inscription datant de 300 ans que les touristes s’acharnaient à déchiffrer‑ sans succès puisqu’elle était écrite en vieux français et à demi-effacée ‑ dans la tour carrée surplombant tout de sa masse austère, dans les souterrains qu’elle n’avait pas visités mais dont elle sentait le souffle glacé. Les mois avaient vite passé, la princesse était née aux premières neiges de l’année et la vie avait continué. Ils s’acclimataient doucement, sans vraiment se poser de questions, ils se pliaient au rythme des saisons. Puis il avait fallu partir, trouver une autre maison, car celle qu’ils avaient louée avait été rachetée et serait bientôt transformée en annexe de l’hôtel voisin. La valse avait recommencé. Redescendre les cartons du grenier ‑ certains n’avaient même pas été débal-lés ‑ trier, organiser et surtout rêver. Rêver à cette maison qui allait devenir leur maison de famille, une maison qui avait déjà abrité une famille heureuse, les parents et leurs cinq enfants. Ils avaient donc quitté la ville haute pour s’y installer.
Une grosse année a encore passé, jalonnée d’événements désormais familiers, le marché de Noël devant la collégiale, la fête médiévale de l’été et ses templiers, la fête de la moisson couronnée de blé… Encore une rentrée. Avec une grande nouveauté, cette année, puisque la princesse a pris le chemin des écoliers...
L’automne est bien là, novembre pose ses doigts froids sur les maisons et pleure aux fenêtres, tandis que le vent secoue les portes mal fermées. Les vide-greniers se sont clairsemés, la faute à l’hiver qui arrive et à Noël qui commence à occuper toutes les pensées. Il en restait un sur le petit agenda. Celui du 11 novembre. À Cucharmoy. Elle avait souri toute seule en lisant le nom sur le petit papier qu’elle avait ramassé la dernière fois, elle s’était promis d’y aller. Car depuis ce mois de juillet où elle l’avait croisé pour la première fois, elle ne manquait jamais de guetter le panneau quand ils rentraient d’une escapade à Paris. Alors hier, quand la princesse les a appelés, ils se sont dépêchés. Sur la route déserte, au milieu des champs abandonnés, trois courageux à la queue-leu-leu. Il fait chaud dans la voiture, mais dès qu’ils sortent, un vent glacé les gifle. Il faut s’emmitoufler, enfiler les gants et rabattre la bulle sur la poussette pour que la princesse ne se transforme pas en reine des neiges ! De toute façon, on dirait qu'il n'y a pas grand-monde, ce sera vite fait, et on pourra se réchauffer avec une bonne tasse de thé.
Il n’y avait pas grand-monde, c’est vrai, mais malgré le vent, le froid, et l’aspect un peu désolé de ce vide-greniers, ils ont encore trouvé des petits trésors… Comme pour les remercier de s’être déplacés. Un petit poële de fonte-jouet et ses ustensiles, une boîte à couture tendue de tissu fané, une magnifique garde-robe de poupée, achetée à cette dame qu’on reconnaît, un vieux miroir dédoré et un cadre à restaurer, un service de faïence miraculeusement conservé. Ils sont chargés comme des baudets, mais heureux comme tout avec ces petits riens qu’ils viennent d’adopter.

Mamaaan ?
Un trésor comme on en trouve peu. Et les fameux rideaux, tulle joliment grisé par l
Le prix est indiqué, pour la forme elle demande au vendeur, pom-mettes rosies et bon sourire, s
Les gens se retournent sur eux, mais il faut bien dire qu
Dimanche matin. Sur le ciel encore noir, la lune ouvre une fine parenthèse où vient s’inscrire l’étoile du Berger. Il fait très froid, dans les rues encore désertes la camionnette miniature de la voirie cahote bruyamment. Un peu étonné, l’hom-me observe la sil-houette emmitouflée qui vient de refermer doucement la porte d’entrée. Juste le temps d’aller chercher de l’argent, du pain et des croissants frais avant de partir pour la brocante, au bord de la rivière.
une étagère aux montants découpés qu’on repeindra dans une jolie teinte passée pour improviser une biblio-thèque chez la prin-cesse.
On sera raisonnable pour aujourd’hui… « Si ça vous intéresse, il y a ça, aussi. » Un caisson un peu mis de côté, deux piles bien rangées, des chemises de jour, de nuit, un fond de robe de communiante, une robe de baptême en soie diaphane, une chemise à manches ballon et empiècement froncé, une petite robe années 50 au jupon évasé… La porte du passé s’est entrebaillée, voyage immobile inespéré. La pile monte vite, pas la peine de tergiverser. Tout est dans un état incroyable, pas de rouille, pas de trou, une reprise discrète ça et là, mais c’est tout. Toute une garde-robe pour maintenant ou dans deux, trois ans.
La petite robe blanche, bien repassée, sera parfaite pour les beaux jours d’été, la chemise de nuit en coton gratté et sa jolie dentelle réchaufferont les nuits plus fraîches, les chemises de jour seront teintes et viendront se superposer, comme on l’a déjà fait, sur ce petit jupon à garniture de broderie anglaise et une tunique légère. Où sont-elles, les petites filles qui les ont portés, ces vêtements oubliés ? Qu’ont-elles laissé d’elles-mêmes dans les plis si légers, dans l’entrelacs des dentelles ou ce damier fané qui orne col et poignets ?
Le croquet si fin, qui l’a cousu patiemment, à points si petits qu’on les distingue à peine ? « Elle est bien jolie, votre petite fille, avec ces vêtements. Ils étaient à vous ? » Non, ils sont venus on ne sait pas trop d’où, au hasard des rencontres et des cartons, trouvailles magiques qu’un peu de savon, de patience et de chaleur rendront à leur beauté première, pour une autre vie éphémère. Ils sont devenus siens, peut-être un jour sa fille les portera, ils auront trouvé une nouvelle famille, une autre raison d’être.
« Je l’ai acheté il y a vingt ans pour Lucie, tu te souviens ? ». C’est la maman d’un copain qui vend le jouet joli, un peu émue peut-être de penser à l’enfance en-fuie. Comment saurait-elle qu’il fait écho, loin au fond de la mémoire, à un berceau très différent qui faisait rêver malgré les traces caractéristiques laissées par les mouches sur la garniture de coton et les dentelles passées ? Qui appartenait à une autre mais était resté là, au pied du grand lit de l’aïeule disparue ? Qu’importe, d’ailleurs, ces souvenirs-là sont doux, ils façonnent et font tenir debout, constituent la terre fertile sur laquelle la vie pourra grandir, plus tard, quand le rêve aura fait place
Jolie moisson ce week-end... Un fauteuil bas récemment resanglé, dont je vais améliorer la patine un peu rudimentaire (et peut-être incruster un monogramme ancien sur l'assise ?), deux ravissants napperons en excellent état (une toute petite restauration à faire sur la dentelle du tour), un... surplis ? à la dentelle magnifique et une petite combinaison amusante, boutonnée à l'entrejambe.
... détail de l'encolure coulissée
... merveilleuse architecture de la dentelle
... la combinaison d'une élégante, aux charmants détails : fins plis d'aisance et jeux de jours
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