Elle ne se souvient plus très bien comment ça a commencé. C’était il y a quelques mois, aux alentours de la rentrée. Une découverte qui ne l’a pas immédiatement séduite. Hasard ou volonté inconsciente, elle est pourtant revenue, une fois, deux, vite prise au jeu. Et les choses se sont enchaînées. Elle est si prompte à s’enflammer, on le lui a souvent reproché mais elle ne sait pas comment fonctionner autrement. Elle croit avoir assez de jugeote et de bon sens terrien pour ne pas se tromper, distinguer le bon grain de l’ivraie, savoir dès l’abord qu’elle vient de faire une vraie rencontre. Décidément oui, elle doit posséder un solide fond d’orgueil, elle qui s’en est toujours crue dépourvue, et puis pas mal de prétention aussi. Pourtant, la vie s’est déjà une fois sévèrement chargée de le lui faire ravaler, son bel enthousiasme, et elle a laissé dans l’affaire une grosse dizaine d’années, quelques illusions et pas mal d’eau salée.
Alors elle aurait dû se méfier. D’elle-même bien sûr, pas de l’autre à qui elle ne peut rien reprocher. C’est elle qui a tout fait, elle qui s’est installée derechef dans le rôle de l’amie lointaine mais si proche, elle qui a offert de menus présents que personne ne lui demandait, elle qui croyait avoir une place à part. Elle s’était sereinement installée dans cette belle découverte comme dans une maison qu’elles construiraient à quatre mains, tranquillement, dans la douceur de la reconnaissance. Orgueilleuse, oui, sans aucun doute. Mais c’était si doux, si inespéré d’éprouver cette sensation de communication presque sans parole, d’écho sans fin, de se dire que l’autre est à la fois suffisamment semblable à soi et assez différent pour que des liens forts et inspirants se tissent. Elle a des excuses, il faut bien le reconnaître. Elle a vu ce qu’elle a voulu voir et résolument ignoré les signes qui auraient pu l’alerter. C’était tellement plus simple de ne conserver que le bon, tellement plus confortable… Mais en fait l’histoire recommençait. Erreur de casting.
Il y a eu un premier signe de fracture. Elle est sortie brutalement de son rêve éveillé pour constater que pendant ce temps la vie continuait. Sans elle pour y participer. On n’avait pas eu envie de la rencontrer. Stupéfiée. Dès ce jour, elle a commencé à reculer, à regagner l’ombre dont elle regrettait à présent d’être un moment sortie, à se recroqueviller comme elle avait si bien su le faire pendant des années. Retrouvé cette sensation si familière que sa présence n’était simplement pas désirée. Être là au bon moment, ça ne lui est pas arrivé souvent. Ce qu’elle a très souvent éprouvé, en revanche, c’est cette impression que là où les autres n’ont qu’à exister, elle doit toujours faire ses preuves, rester vigilante pour ne pas se faire oublier. Il faudrait sans doute qu’elle aille en chercher les raisons sur le tissu anonyme d’un canapé, c’est peut-être là qu’elle pourrait se réconcilier avec son passé, accorder patiemment, comme elle le ferait d’un piano, tous les sons discordants pour en faire une musique apaisée et plus cohérente avec ce qu’elle est réellement.
Mais pas pour le moment. Elle s’est sentie si bête, emplie de cette affection qui n’avait plus d’écho, les bras ballants comme une mère qui aurait perdu son enfant avant même qu’il ne soit né. Histoire avortée. Elle s’est accordé quelques jours de tristesse douce comme elle sait si bien les inventer, à regretter ce qui ne serait pas, à ranger méthodiquement les petites choses qu’elle préparait tranquillement depuis quelques semaines. Des présents achetés ou confectionnés pour elle, une drôle de carte postale ancienne signée du prénom de deux de ses enfants. Un ruban tissé avec ses initiales de jeune fille. Plaisir d’offrir. Mais presque de la honte de son amitié encombrante. Envahissante. Et tout de suite, chevauchant l’insécurité un instant oubliée et talonnée par la timidité triomphante, la peur familière qu’on interprète mal, qu’on la croit intéressée, la tristesse à l’idée qu’on aura mal compris.
On n’a pas idée, aussi, de s’imposer ainsi… Lorsqu’elle y réfléchit, ça s’est souvent
passé comme ça. Jamais franchement éconduite, juste mise de côté pour dégager un horizon où elle ne figure pas. Ce serait presque pathétique si on ne l’avait pas tellement prévenue. Attention,
terrain miné, regarde où tu mets les pieds avant d’avancer ! Mais elle, elle ne sait que marcher en terrain découvert, c’est tout ou rien, les demi-mesures, ça ne lui va pas bien. Alors oui,
décidément, un peu de réduction de tête ne serait pas de trop. Un bon petit nettoyage, un essorage soigneux… et elle sera prête à recommencer !
Parce qu’elle est incorrigible, elle le sait. Elle, l’optimiste désespérée, la misanthrope qui ne peut s’empêcher d’aimer ses semblables, la cynique si vite passionnée, la funambule imprudente.
Il faudra simplement qu’elle apprenne à maîtriser ses élans, à être plus posée, à cesser de plisser les yeux pour ajuster la réalité telle qu’elle la voudrait. Pour enfin prendre par la main
cette petite fille qui court dans sa tête depuis tellement d’années et lui dire qu’elle est arrivée. Qu’on l’attendait.

Recevoir - par hasard ? - un message qui ne vous est pas destiné.
Elle venait de Varsovie. Le car l’avait déposée sur la place, avec ses amis, il était presque minuit. La veille, elle avait envoyé une photo d’elle, petite silhouette, cheveux blonds, elle était facile à recon-naître. La main qui se tend, un peu hésitante, le visage un peu fermé, puis deux bises mala-droites, on peut y aller.