Samedi 5 janvier 2008

L’année dernière, pour la première fois, elle avait osé. Jusque-là, elle s’était toujours contentée de réinventer le décor familier pour lui donner des airs de fête et de passer des heures - divines - à faire ses petits paquets, deux des grands plaisirs de l’année. Pourtant, ce n’est pas forcément une période aussi féérique qu’on aimerait le croire mais elle persiste, envers et contre toutes les petites et grandes fâcheries, les rancoeurs inassouvies et les non-dits. Elle s’obstine, pour dire les choses clairement, malgré son amoureux même qui la voit déjà s’étourdir dans une entreprise trop lourde pour elle, où elle s’épuisera. Alors elle fait un peu semblant, elle prend un bloc et un crayon d’un air conciliant et allons-y gaiement pour l’organisation : le dîner, première préoccupation, faire simple mais délicat, raffiné et appétissant… Autant vouloir trouver un mouton à cinq pattes la semaine des quatre jeudis, lui dira-t-on, et on aura raison, mais haut les cœurs, sus aux recettes éprouvées ou plus hardies, que la fonte mijote, que le four ronronne et que l’argenterie rutile !  

 

La fameuse « déco de Noël » ensuite. Vaste entreprise là encore, mâtinée d’un soupçon de mégalomanie. Mais les fâcheux éventuels, les grincheux de la Nativité, les empêcheux de fin de d’année, elle les ignore superbement et passe son chemin, croulant sous les anges à débarbouiller et les guirlandes à démêler. Elle prend bien soin de garder un air compassé, des fois qu’on l’accuserait de s’amuser. C’est que ce sont affaires sérieuses, point n’y faut ricaner. Il ne manquerait plus que ça, que ce soit la saison de plaisanter !  

 

Enfin, trois fois enfin... l’heure est aux soupirs récurrents, aux lamentations d’automne finissant et aux éternels questionnements : grands dieux et tous leurs saints, qu’offrir, que ne pas offrir ? C’est ainsi, Noël a ses tourments que la raison ignore, qui hantent les nuits de l’Avent et désespèrent les banquiers.  

 

Elle n’échappe pas à la règle, malgré la résolution ferme comme le roc d’y penser, de prévoir, de glaner de doux présents tout au long de l’année, au hasard des promenades, des brocantes et des escapades. Ne serait-ce pas merveilleux, de franchir la porte d’une nouvelle rentrée déjà doucement chargée d’une manne finement choisie, parfaitement adaptée aux goûts et aux envies des personnes chéries ? Le merveilleux étant par définition un phénomène à éclipses, il faut bien reprendre pied dans la réalité lorsque novembre emporte avec lui ses vilaines brumes de pluie et que le 1er décembre sonne le glas de ses espérances de fourmi prévoyante.

 

 

 

Cette année donc, elle a pris son courage à deux mains et décidé qu’assez c’était assez, elle allait tout faire elle-même. En 2006, elle avait timidement glissé au milieu du reste un petit panier de baumes, d’huiles et de poudres parfumées ho-me made pour sa mère et sa sœur. 2007 serait l’année de la couture ! Son habileté en la matière est encore bien mince, elle a surtout beaucoup lu, fait quelques essais qui l’ont encouragée et acheté de telles brassées de tissus qu’il allait bien falloir qu’elle les transforme en quelque chose… En théorie, la dite chose a été vite réglée : pour son père, une belle écharpe de monsieur, laine beige cendré et soie brochée,  pour sa mère une pochette « utilitaire » pour ranger carnet de chèques, cartes et menus papiers, et pour sa sœur enfin, un joli sac à main.

 

 

 

 

 

 

Tout fringants après ce galop préliminaire, ses neurones se sont remis au trot pour passer à la phase deux de l’opé-ration : la conception. Le plus dur étant fait, à savoir se répéter dix fois par jour qu’elle réussirait jusqu’à s’en persuader à peu près, restait tout de même le passage de l’idée à la réalité. La chance sourit aux débutants, dit-on, et hasard ou miraculeuse conjonction de ses facultés de concentration et de représentation spatiale, elle a réussi à dessiner deux modèles (parce que tout de même l’écharpe, restons sérieux…) sans jurer qu’on ne l’y reprendrait plus. Et même, osera-t-elle l’avouer, elle a passé des heures bien douces en compagnie de sa machine et de ses aiguilles avant d’aller brandir sous le nez effaré des hommes de la maison, fière comme une coquelette de basse-cour, les modestes merveilles qu’elle a préparées. La dernière, elle ne l’a montrée qu’aux garçons car c’est à l’amoureux qu’elle est destinée : une écharpe encore, de lourde soie brochée comme celle d’un lord anglais...

Son petit cadeau à elle, c’est de découvrir, enchantée, à quel point le travail de ses mains a le pouvoir de l’apaiser...

 

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Mardi 1 janvier 2008

Certains disent que ce que l’on fait le soir de l’An, on le fait tout l’an. Si elle repense à hier, il n’y a rien qu’elle n’ait envie de refaire pendant 365 jours : elle a pris le temps de se faire belle comme elle n’en a pas l’occasion si souvent, elle a ri avec ses enfants, délicieusement dîné avec des gens souriants, offert et reçu des baisers et des présents, ri et chanté, tapé trois notes sur un clavier - les seules qu’elle sache jouer - admiré la gaieté résolue d’une femme que la vie n’a pourtant pas épargnée et accueilli sous son toit une amie fidèle, avant de s’endormir à côté de son amoureux comme elle l’a fait tous les soirs de ces 6 dernières années.

 

 

Pourtant, elle ne vit pas dans un rêve, elle sait bien qu’il ne suffit de dire « Bonne année », aussi sincère soit-on, pour que tous les vœux se réalisent. Et même si elle aussi a eu son lot de chagrins, elle sait se souvenir des cadeaux que la vie lui a faits. Des belles rencontres qu’elle lui a offertes. De celles qu’elle va faire encore, cette année peut-être, et qu’elle imagine déjà. Alors à tous ceux qui n’ont peut-être pas cette chance, qu’elle les connaisse ou pas, tout ce qu’elle peut souhaiter de mieux c’est d’être en paix avec eux-mêmes et d’oser aller vers les autres, parce qu’elle connaît le prix de ce bonheur-là.

 

 

 

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Samedi 22 décembre 2007

Elle n’aime pas ce mot. Déco de Noël. Elle sait bien que c’est un peu de l’intran-sigeance, elle ne le dit pas trop fort, mais décidément elle ne l’aime pas. Elle trouve que ça gâche un peu ce mystère, cette petite magie de dé-cembre qu’elle aime comme une enfant, cette atmosphère. Mais ce mot-là non plus elle ne l’aime pas. Trop galvaudé. Encore un brin d’intransigeance, elle le reconnaît, sûrement une déformation due à la routine quotidienne… Là où elle est bien attrapée, c’est qu’elle ne sait pas trop par quoi les remplacer, ces mots formatés qu’il faut bien utiliser. Ambiance ? Même pas la peine d’y penser ! Mise en scène ? Ça s’améliore, d’autant plus qu’elle aime passionnément le théâtre et la vie qu’il sait inventer. On pourrait y penser… Mais en attendant les jours filent, et sa maison a pris doucement son visage de fin d’année.  

 

Elle ne réfléchit jamais vraiment, enfin elle ne décide pas. Les choses se font d’elles-mêmes, évoluant doucement, cela dépend de la couleur du ciel un jour particulier, d’un tissu qu’elle aura touché, d’une plume ramassée ou d’un rameau qui aura tranquillement séché, petit trésor précieu-sement ramené de promenade. Et une fois encore ces éléments disparates, petits bouts de rien sans valeur, sans relation connue ou évidente, vont se marier pour créer un univers éphémère qui disparaîtra aux pre-miers jours de la nouvelle année.  

 

Elle a ses préférences, tout de même, et des refus tout aussi marqués. La transparence bien sûr, aussi loin que remontent ses souvenirs, le blanc et l’argent, plus récemment l’or assourdi et le rouge foncé. Pas ou peu de guirlandes, sauf de lucioles minuscules, blanches impérativement, dont elle s’acharne chaque année à dissimuler le fil pour que le sapin ait seulement l’air habité d’étoiles. Des rubans à foison, parfois, qui réchauffent le vert et lui rendent vie par leur imperceptible mouvement. Des cannes en sucre d’orge, une année, qui avaient fait rêver les garçons encore assez petits pour s’émerveiller de voir pousser les bonbons aux branches de l’arbre-roi. Et puis, au gré de l’imagination, des fleurs fraîches, des plumes, de minuscules images de Noël surannées…  

 

Cette année, c’est le calendrier de l’Avent qui a donné le ton : la maison prendra des airs de forêt enchantée. La cheminée de la salle à manger, où le délicieux trésor a été placé hors de portée de menottes un peu trop empressées, a été la première à subir la métamorphose. Une couche de mousse est venue adoucir le marbre noir un peu austère, les dernières châtaignes, déjà un peu séchées, attendent çà et là de disparaître doucement dans l’humus odorant où la neige forme des dessins hésitants. Une mystérieuse grenouille, probable Prince charmant, surveille d’un œil ardent le jeune éphèbe rieur qui pourrait bien lui ravir le cœur de la princesse et espère - vainement ? -  que les roses magiques sauront lui faire voir la beauté par-delà la pauvre défroque à laquelle un sort funeste l’a condamné.  

 

 

 

 

 

Quelques jours ont passé, dans l’attente du marché de Noël et du marchand chargé de sa moisson de sapins alsaciens. Pendant ce temps, la forêt faisait une timide entrée dans le salon, irisant d’un doux scintillement le lustre fleuri où un oiseau fabuleux a abandonné en passant quelques plumes d’un blanc éclatant. Sur la vitrine elle a laissé sa marque aussi, tapis de mousse semé de bulles de givre sur lequel deux anges de cristal veillent silencieusement. Confusément consciente que cette débauche de nature dans la maison annonçait quelque chose de plus grand, la princesse s’emplissait les yeux de cette étrange féerie et considérait sa maman d’un œil nouveau : elle aussi est donc capable de s’inventer des histoires enchantées…

  

Dernier acte, une semaine avant Noël : le sapin est arrivé, encore tout auréolé du vent glacé qui soufflait devant la collégiale. Pas très grand car les pièces de cette maison bourgeoise ne lui offriraient pas l’espace qui le mettrait en valeur, mais régulier et bien fourni, la branche fière et l’aiguille luisante. Cette année il avait été décidé qu’il prendrait place au pied de l’escalier, où on pourrait l’admirer sans se bousculer, à travers les vitres qu’un givre magique a blanchies. Des cristaux de neige ont été semés sur le grand drap tendu derrière lui, et une branche qui semble onduler est venue se poser en fragile équilibre, orchestrant un silencieux ballet de végétaux séchés et de transparences de gel. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La rampe de l’escalier s’est ensauvagée de branches de sapin et d’une chevelure de lin, la mousse et les pommes de pin ont pris possession des marches. Le ruban lumineux que prolonge la cascade de perles de la rivière gelée allume des reflets éphémères sur les stalagtites qui accom-pagnent le visiteur pen-dant sa montée. Dans le secret des branches, trois frères ours - du plus clair au brun foncé - montent une garde éternelle, silencieux détenteurs du mystère de Noël…  

 

 

 

 

  

 

 

 

 

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Lundi 3 décembre 2007

Pendant des années, elle l’a acheté. Elle en a même acheté deux, un pour chaque garçon, bataillant sévèrement pour qu’ils n’ouvrent qu’un volet à la fois. Ils adoraient ça, évidem-ment, sans vraiment se soucier de la signifi-cation de ce calen-drier. Ce qui les inté-ressait dans ces jour-nées, c’était la friandise qui venait les couron-ner. Cela fait partie des souvenirs d’enfance qu’elle leur a fabriqués sans y penser et elle aussi se demande parfois, un peu amusée, ce qu’ils en transmettront à leurs propres enfants.  

L’année dernière, tout de même, elle a fermement refusé d’acheter encore de ces calendriers. Plus vilains chaque année, hors de prix et si loin de la tradition, il n’en était plus question. Puis, devant la mine déconfite de ses deux grandins régressant à vue d’œil sitôt le 1er décembre, elle s’était laissé attendrir et leur avait offert à chacun un ballotin de chocolats, à la condition expresse qu’ils ne s’en empiffreraient pas dès qu’elle aurait le dos tourné. La princesse étant encore trop petite pour tomber déjà dans cette marmite marketing, les choses en étaient restées là.  

 Cette année, c’est différent. La princesse est entrée à l’école, certes pas chez les « bonnes sœurs » mais dans un établissement catholique. Elle y découvre déjà certaines pratiques, même si le prosélytisme n’est pas de mise, et on lui expliquera vite ce qu’est la période de l’Avent et ce qu’elle représente pour les chrétiens. Et puis, plus prosaïquement, elle va finir par remarquer ces drôles d’objets qui garnissent les rayons à cette période de l’année.  

  Mais elle, elle ne veut plus acheter. Moins, en tout cas. De plus en plus, elle s’essaie à fa-briquer elle-même et elle y prend un vrai plaisir. Elle a réfléchi à ce calendrier, à la ma-nière dont elle pourrait avec lui ritualiser l’at-tente de ce jour mysté-rieux. Du bric à brac, ce qu’elle appelle ses trésors, elle en a accu-mulé. Un véritable in-ventaire à la Prévert. Elle a la chance que son amoureux soit très indulgent avec ses petites manies, qu’il attende patiemment qu’elle tire quelque vieillerie de cette pièce qu’elle s’est adjugée (la baptisant un peu ironiquement lingerie-atelier…) pour lui donner une nouvelle vie. Cette année, elle l’avait annoncé, mais l’idée restait un peu coincée entre deux neurones, une fois le contenant choisi. Puis un après-midi, tout s’est dé-coincé. Elle est allée farfouiller dans ses vieux papiers et ses cartes anciennes, elle a décroché un ange qui pendait, résigné, sur une couronne de brindilles… et puis elle a fait des essais. En fait, ça y était. C’est toujours comme ça : les idées qui baguenaudent, im-possibles à attraper, fuyantes et vives comme de l’eau. Puis une se décide, se présente au rapport et entraîne les autres. Alors, le temps s’arrête et ses mains s’activent. C’est le moment qu’elle préfère, celui où elle respire un peu plus vite, où elle se mord les lèvres jusqu’à les gercer, et dont naîtra - si elle a de la chance - ce qu’elle n’avait fait qu’imaginer. Et à chaque fois elle s’émerveille de voir que l’accumulation un peu forcenée, apparemment désordonnée, est en fait très organisée. Que tout s’accorde comme par magie, alors qu’elle ne prévoit jamais, qu’elle cueille, ramasse et rassemble sans méthode consciente, sans idée préconçue. Et lorsqu’on lui demande, « mais qu’est-ce que tu vas en faire ? », elle ne répond même plus. Elle se contente de sourire, de hausser les épaules et de laisser le temps filer.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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