Samedi 29 décembre 2007

C’était un beau jour pour naître, quelque part entre Noël et le Jour de l’An. Dans cette petite rue toute proche du quartier chinois, une clinique toute blanche, celle où son deuxième frère était déjà venu au monde. Le pâle soleil d’hiver commençait à teinter de rose les façades un peu austères de la rue Nationale, nul bruit ne parvenait de l’exté-rieur, il était encore bien tôt quand sa maman était descendue. Ce n’est pas ce jour-là qu’elle était attendue, il s’en fallait même de trois semaines, mais les rigueurs de l’hiver, le déménagement qui les avait tellement éloignés et cette petite fille trop pressée avaient fait craindre un accident. On s’était donc résigné, prudemment mais sans grande joie, à fixer la date de son entrée dans le monde. 

 

La veille, ses parents avaient terminé les derniers préparatifs. Sa maman avait regardé une dernière fois le couffin où elle passerait ses premières nuits à la maison, vérifié encore le contenu de la petite valise achetée quelques mois auparavant rue de l’Université et remplie de délicats et minuscules vêtements et des indispensables compagnons des premiers jours : un tout petit nounours brun-orangé drôlement assis, le hochet d’argent et son ruban vert, le tout petit bracelet avec sa plaque de jade porte-bonheur. Elle avait parcouru une dernière fois la maison, elle savait que lorsqu’elle reviendrait, elle ne la verrait plus tout à fait de la même façon. Puis ils avaient fait le long chemin jusqu’à Paris, quittant la campagne enneigée pour retrouver le macadam familier et la foule de décembre. Il était tôt encore, alors ils avaient eu le temps d’aller rue de Rivoli faire les derniers achats pour la petite fille, un pantalon marron glacé et les chaussons assortis, et une petite robe grise. « C’est pour quand ? » avait demandé gentiment la vendeuse. « Pour demain » avaient-ils répondu en chœur, riant doucement devant son air étonné. 

 

Puis ç’avait été l’heure. Ils avaient roulé doucement vers cette petite rue du 13ème, franchi la porte familière et annoncé leur arrivée. On les avait envoyés au 4ème, l’étage des jeunes mamans, chambre 401. Elle se souvient que c’était comme dans un rêve, cette installation calme dans la chambre blanche, les pleurs assourdis des nouveaux-nés, le bringuebalement du chariot du goûter. Elle avait pris possession des lieux, intensément consciente de vivre les dernières heures avant l’arrivée de son bébé, savourant tranquillement le moindre geste, ouvrir les valises, sortir la minuscule grenouillère blanche et la douillette bleu-grisé qui réchaufferait la nouvelle-née, garnir le berceau transparent du joli drap brodé et de la couverture tricotée. Pour finir, elle avait placé le nounours et accroché le hochet à l’arceau métallique, avant de dire au revoir à son amoureux et de se préparer à sa dernière nuit de future maman. Plus tard, la sage-femme était venue la voir, s’assurer que tout allait bien et écouter le cœur du bébé. La nuit était déjà tombée, elle retrouvait cette obscurité orangée de la grande ville et sa sourde rumeur qui ne finit jamais. 

 

Le lendemain, tout était prêt pour l’accueillir. Les salles d’accouchement étaient un peu retirées, les couloirs silencieux. La salle était grande, sans éclairage brutal, on l’avait installée près de la baie vitrée. Elle pensait que ce serait rapide, pour un troisième enfant on pouvait imaginer qu’il n’y aurait pas de difficulté. Ce n’est pourtant que huit heures plus tard que la princesse avait ouvert les yeux sur le monde qui l’entourait, vite emportée par son papa vers son premier bain. L’étrange ralentissement de son cœur qui avait tant inquiété sa maman, et fait craindre à la sage-femme un accident, s’était expliqué très simplement : la jeune acrobate avait fort habilement noué son cordon et ce fameux « déclenchement » si redouté l’avait peut-être sauvée. La petite princesse de l’hiver était née. 

 

Derrière la fenêtre, le soleil brillait toujours résolument, il était presque 17 heures ce 29 décembre, le tout petit enfant et ses parents se reconnaissaient doucement.  

 

 

Hier, elle et eux sont retournés à Paris, trois ans jour pour jour après ce matin de 2004. Au programme, acheter le tissu enfin choisi pour refaire la garniture du landau et aller admirer les vi-trines de Noël avant un dîner familial. La foule du marché Saint-Pierre annonçait celle des grands magasins, les vitrines étaient prises d’assaut mais, confor-tablement installée dans les bras de son papa, la princesse leur avait de toute façon préféré le plafond lumineux et l’immense sapin qu’il a fallu photographier. Avant de repartir, on est allé acheter le parfum des enfants sages, celui des petites cerises, qui l’accompagne depuis le premier jour et que sa maman ne peut jamais sentir sans un serrement de cœur. Après avoir remercié la vendeuse souriante qui traitait sa toute petite cliente comme un personnage important, elle a pris fièrement le petit paquet noué d’une faveur rose, refusant obstinément de le confier à sa maman. Dans la voiture, elle a encore admiré les lumières, la Tour Eiffel scintillante et la pyramide de verre, les sapins devant les mairies, les lucioles bleues de la Place d’Italie et de la mairie où ses parents se sont dit oui

 

 

Avant leur dîner, ils sont passés embras-ser une amie dans l’immeuble où ils ont habité avant de quitter Paris, retrouvant presque machi-nalement les gestes familiers pour allumer la minuterie ou sortir de l’ascenseur si étroit. Chaque moment était important, c’était une journée particulière, une de celles qui fabrique des souvenirs. La nuit était déjà tombée lorsqu’ils sont arrivés chez A. Elle les attendait, un joli couvert était déjà dressé, la maison embaumait. La princesse ravie devant le plateau ancien chargé de son service à thé - ravissante miniature de porcelaine de Saxe - qu’on venait de lui offrir, jouait à la dînette comme une enfant du temps jadis. Elle s’était ensuite extasiée devant la malle ancienne destinée à sa maman, la transformant immédiatement en « trésor ». Trop grande pour entrer dans le coffre de la voiture, cette malle l’accompagnerait durant le voyage de retour, berçant certainement ses rêves de petit enfant enivré des sensations de cette longue journée.  

 

 

 

 

 C’est depuis la rentrée qu’elle a vraiment ritualisé les anniversaires. Le gâteau et les bougies en sont, bien évidemment, les ingrédients essentiels. Depuis sep-tembre, lorsqu’on lui posait la question « tu as quel âge ? », elle répondait invariablement « ‘roizan ! » en ponctuant l’affirmation d’une main d’où pointaient vaillamment trois petits doigts potelés. Ce samedi après le déjeuner, son frère aîné a donc préparé le gâteau au chocolat pendant que sa maman tricotait les derniers rangs d’un petit pull destiné à Heidi, la poupée qu’elle a trouvée au pied du sapin, le matin de Noël. Mal réveillée de sa sieste elle était grognon et d’abord, elle n’a pas voulu voir ses cadeaux. Un biberon chaud et un câlin dans les bras de papa ont été nécessaires pour qu’elle reprenne pied dans la réalité. Celui-ci, amusé par l’exclamation de sa fille devant la malle, avait eu l’idée d’y cacher les cadeaux. Ils y avaient donc placé la petite fée-poupée, le jeu de pâte à modeler et une jolie réédition d’un livre animé ancien. La malle contenait également la vieille armoire de poupée qu’ils avaient achetée en novembre, patiemment restaurée par papa et remplie de petits vêtements achetés ou faits à la maison. Il y avait même deux adorables petites robes anciennes dénichées sur les vide-greniers de l’automne, et puis encore la toute petite brosse à manche d’ivoire de la vente de charité et de minuscules papillons fleuris pour mettre dans les cheveux de Heidi. Alors, après le goûter et les bougies, toute la famille s’est installée autour d’elle pour jouer, les garçons secrè-tement ravis de retrouver la pa-touille colorée de l’enfance pas si lointaine et elle toute à son plaisir de faire de longs spaghettis, puis de regarder encore et encore les animaux savants du livre, les singes qui font danser les chiens au son de leurs violons et l’éléphant qui salue, la belle à l’éventail et la jolie chèvre blanche.

 

 

 

 

 

 

Ce soir, c’est une petite fille un peu plus grande qui est allée rejoindre son lit, serrant sous le bras la poupée dans sa nou-velle robe de nuit. De-main on jouera encore, on sortira les petits habits pour Heidi, on fera sem-blant de coiffer ses doux cheveux et on y fera voler les papillons. Puis, s’il fait beau, on l’installera dans sa poussette, on placera l’ombrelle pour la protéger du soleil d’hiver et on ira se promener le long de la rivière.  

 

 

 

 

 

 

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Mardi 11 décembre 2007

L’amoureux est un taiseux. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir des yeux, et d’observer en silence. Il lui a dit un jour - et c’était un bien joli compliment dans la bouche d’un homme qui mesure chaque parole - qu’elle l’avait étonné en étant toujours soignée, fai-sant des efforts pour s’habiller alors que seul son bureau soli-taire l’attendait. Ça l’avait surprise et doucement émue, ce regard sur elle qu’elle n’avait pas soupçonné, cette réflexion tournant dans cette tête si connue, toujours inconnue. Elle y a souvent repensé depuis. Mais ces derniers mois, petit à petit, elle a abandonné certaines routines, presque sans y penser, elle ne s’est plus accordé ces moments intimes pour se préparer, apprivoiser une fois encore dans le miroir ce visage qui lui est parfois étranger. Cela s’est fait doucement, elle a semé petit à petit derrière elle ces petits cailloux de fille, recourber ses cils de noir mystérieux, dévoiler ses jambes sous une jupe qui danse, choisir un bijou, nouer crânement un foulard autour de son cou. Est-ce la nostalgie de Paris qui l’a engourdie, le manque de temps, d’envie, l’oubli ou bien un transfert délibéré de féminité sur la petite princesse chez qui elle voit éclore, déjà, le mystère éternel qui fait courir les garçons ? Peu importe, le résultat est là. Elle s’est un peu perdue de vue.  

 

 Et puis l’envie est revenue. Doucement, comme elle s’était éloignée. D’abord un nouveau mascara, puis un vernis très foncé pour faire de jolis pieds. Retrouver l’odeur particulière de ces lieux réservés, où l’on parle à voix basse de secrets que les amoureux, les fils et les pères ne comprendront jamais. Voir le regard de sa fille s’éclairer devant le contenu du petit paquet, comme si elle savait déjà tout le plaisir qu’il pouvait procurer. Réapprendre à se maquiller, adoucir un peu la pâleur de la peau, un souffle de poudre pour velouter la joue, assourdir le rouge sur le blanc du mouchoir… Présenter ce nouveau visage, surprendre un instant les regards familiers qui s’étaient déshabitués, s’apercevoir à la dérobée dans l’angle d’un miroir et savourer ce plaisir qui s’était désaccordé.   

 

 

Et puis, pour le cadeau qu’elle se fait rituellement chaque année, elle a commandé une paire de chaussures, de vrais souliers de fille avec de hauts talons et un lacet coquet, qui feraient le pied menu et la cheville dansante. Elle les mettra pour Noël, sous une longue jupe de taffetas, comme pour aller au bal. Et même si elle ne danse pas, elle sera Cendrillon qui va retrouver son prince charmant et les années s’envoleront.

Parce que si elle voit encore, souvent, un peu d’étonnement dans le regard des passants, « est-ce que ce sont vraiment ses enfants, ces grands garçons ? », ce matin elle a eu 43 ans.  

 

 

 

 

 

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Jeudi 29 novembre 2007

C’est arrivé une nuit, sans que rien ne le laisse présager. Ils ont été très surpris et sur-tout vraiment démunis. Désemparés. La prin-cesse, pourtant débor-dante d’énergie, avait dormi jusqu’alors d’un sommeil tranquille, sans jamais se réveil-ler, sans jamais redou-ter l’heure du coucher. En une nuit, tout a basculé. Il y a eu des cris, des sanglots et des prières, des soupirs et beaucoup de colère, trois heures entières à parlementer,  à rassurer puis à menacer… Trois heures interminables lorsque la nuit est loin d’être finie, mais qu’on sait déjà qu’on ne se rendormira pas. Et l’angoisse pointue, précise, qui envahit l’esprit très clair tout à coup : « ça y est, c’est fini. Les cauchemars ont commencé… » Ils n’étaient pas bien sûrs, d’ailleurs, de ce qui s’était passé. La princesse avait parlé plusieurs fois du bruit des voitures, qu’elle semblait redouter, était-ce sa manière de concrétiser les peurs diffuses qu’elle commençait à éprouver ? La nuit suivante et celles d’après, ça a recommencé. Le coucher était devenu un moment de crise qu’il fallait préparer, entourer de rituels destinés à apaiser : une histoire qu’on lit, le doudou serré dans la main avant de s’allonger, la truffe et les pattes douces du gros chien pressées contre les barreaux, le baiser reçu et donné, la musique et la lampe de maman qu’on laisserait allumée. Et parler, pour chasser les noires pensées qui pourraient l’envahir, dès que le sommeil l’aurait gagnée. Ça n’avait pas suffi. Alors un soir, elle avait commandé ce lapin qu’on voyait beaucoup cette année, qu’elle pourrait laisser allumé pour rassurer sa toute petite effrayée. Quatre jours après, le paquet était arrivé. Le lapin était plus joli encore qu’elle ne l’avait imaginé, son petit nez dont on aurait juré qu’il allait remuer appelait le baiser, la lumière était douce et apaisante, juste ce qu’il fallait. Il avait délogé sans façons de la chaise les vieux nounours qui s’y serraient, et on l’avait essayé sans tarder, promettant monts et merveilles de ce nouveau gardien des rêves, pourfendeur des créatures innommées sortant tout droit de l’imagination et poliment sommées d’y retourner ! 

 

Quelques jours ont passé, le lapin veille sans relâche, chasse-monstres immaculé, et la princesse, peu à peu, semble se rassurer. Ce n’est pas encore gagné, cette nuit, de nouveau, elle s’est réveillée, commentant les grosses larmes qui roulaient de ses yeux d’un « je pleure » où l’on entendait « j’ai peur »… Peur de la voiture, encore, de ce bruit sans image, de l’image qu’elle s’en fait, des yeux blancs qui dansent au plafond, de la vibration ? Ils ne le sauront jamais. Leurs terreurs d’enfant, ils ne veulent plus y penser, ils croient les avoir oubliées, elles sont bien enfermées dans une oubliette sans fond, d’où elles ne pourront jamais remonter. Croient-ils. Parce que certaines nuits sans lune, quand le sommeil fuit et que l’esprit caracole, qui sait si le loup n’est pas là, tout près, si ce n’est pas son œil qui brille, derrière le volet ?

 

 

 

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Mercredi 7 novembre 2007

La chambre qu’elle partagerait avec 3 ou 4 autres personnes venues pour la sesshin donnait sur la forêt. L’endroit était, évidemment, d’une simplicité monacale - juste le strict nécessaire - et la promiscuité était de mise. Le sommeil venait pourtant sans difficulté, rythmé par la respiration des autres dormeuses et les craquements soudains des boiseries. Elle se souvient du pas pressé du moine qui réveillait tout le monde à l’aube de chaque matin, parcourant les couloirs comme en dansant, et agitant vigoureusement les claquettes de bois traditionnelles. Elle entend encore le froissement de son kolomo…

 Il fallait alors se lever sans tarder, courir à la douche pour les plus courageux : glacée puis brûlante, la plomberie laissait à désirer, mais le confort, ce n’est pas qu'on était venu chercher.

 Tout se faisait dans le calme, on parlait peu, à voix mesurée. L’heure n’était pas à ça, mais à se préparer rapidement pour aller se rassembler à l’entrée du zendo où on se déchausserait pour entrer du pied gauche, les yeux baissés. Puis, après ce qui semblait encore une danse étrange d’oiseaux noirs, on irait s’asseoir sans parler sur son zafu, face au mur, jambes repliées en lotus, mains en coupe tranquillement posées l’une sur l’autre, gauche sur droite, pouces reliés. Les journées étaient ainsi rythmées par la pratique, la couture, les repas. Le samu, ensemble des tâches à effectuer pour la communauté avec soin et concentration, y tenait également une grande place. Chacun y participait, le gôdo comme les autres, en attachant la même importance aux activités gratifiantes et aux plus tri-viales. Elle se souvient qu’un jour, on lui a demandé de râtisser le sable à la japonaise autour de la tombe, et de la paix qu’elle avait retirée de ce mouvement régulier.

 Cela fait des années qu’elle n’y est pas retournée, mais elle y est souvent en pensée. Elle n’a pas vu le nouveau dojo terminé, elle ne sait pas si le très vieil arbre, devant le château, a fini par tomber. Cela n’a pas d’importance, d’ailleurs, ce qui compte et qu’elle voudrait retrouver, c’est cette étrange sérénité qu’elle n’a éprouvée que là-bas, dans ce lieu totalement retiré. Cette voie dont on galvaude souvent le nom, succession harmonieuse de gestes et de pensées, enchaînement de mouvements codifiés qui laissent à l’esprit toute sa liberté. L’attention calme portée à chaque chose, sans cette valse effrénée d’une vie désordonnée. La plénitude de l’ici et maintenant.   

Alors elle va cher-cher un peu de soie rose et quelques tré-sors anciens : une bande de tulle re-brodé, un galon de dentelle et le lin d’un drap disparu, elle coud paisiblement sous la lampe, petit point par petit point, assemble le tulle et la dentelle, coupe et façonne les tissus, pique la pochette qu’elle ourlera à la main et fermera d’un ruban de soie. Elle l’enverra bientôt, avec deux ou trois autres menus cadeaux qu’elle a préparés au fil des jours, juste concentrée sur le travail de ses doigts, sans penser à demain.

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Samedi 27 octobre 2007

Les jours s’enchaînent tranquillement, quel-ques nuages qui pas-sent, ciel tendu d’un bleu qu’aucun Liberty ne saura jamais re-produire. La maison s’assombrit plus tôt, au grand étonnement de la petite fille de la maison, qui associe encore et sûrement pour longtemps la nuit et son lit. Halloween approche, sans bruit, comme si cette tra-dition qu’on a tenté d’hexagonaliser n’était pas parvenue à s’enraciner sur un territoire finalement peu accueillant pour les fantômes ondulant entre deux écharpes de brume. Sautant allègrement dans le temps, par-dessus les quelques semaines qui pavent la dernière ligne droite de l’année, elle aperçoit Noël loin à l’horizon, et ses contours se précisent dans chaque touche de rouge qu’elle rencontre dans son petit univers. Et puis cette poupée qu’on a demandée, avec ses cheveux qu’on pourra coiffer, enrouler autour du doigt lorsque le sommeil pèse sur les paupières ou que la vie est moins douce, caresser infinimement comme ceux de Maman… Elle sera là enfin, et le temps qui reste avant son arrivée ne sera pas trop long pour qu’on lui trouve un nom. Marie, Ysé, Céleste ou Héloïse, rien n’est encore choisi, ce sera peut-être Emma ou Hortense, qui sait, et qu’importe…

 

 

 

  Cette année, Noël aura une autre signification. L’année dernière, c’était un étrange événement. Elle avait docilement enfilé la jolie robe et regardé les autres déchirer pour elle le papier de cadeaux pas encore amenés en secret par un bonhomme débonnaire, barbe blanche et traîneau tintinabulant dans le lointain.

  Cette année, il est fête an-noncée, Mamie et Grand-Père impatiemment atten-dus, les bougies par dizaines et le joli sapin qui parfumera l’atmosphère pour quelques jours. On sera allés le chercher sur la place, là-haut, devant la collégiale. Le même mar-chand chaque année, posté dans un coin, volon-tairement isolé des autres cabanes du marché de Noël avec sa petite forêt d’arbres attendant d’être emportés. Presque une tra-dition, déjà, malgré l’inévitable pointe de tristesse et de culpabilité lorsque le regard se pose par hasard sur la coupure franche du tronc. Trônant dans un coin du petit salon, il prendra lentement son habit de fête, boules transparentes et anges musiciens, rubans noués et guirlandes de verre enroulées, et toutes ces décorations qu’on redécouvre chaque décembre avec un plaisir si simple. Sa maman, comme toujours, refusera qu’on l’aide. Décorer le sapin, c’est son bonheur d’hiver, sa prérogative, et malheur à qui franchit le périmètre de sécurité ! Les mains dans les guirlandes, le nez dans les branches, elle réfléchit, imagine, choisit la tonalité de l’année. Du classique, toujours, pas de sapin rouge ou d’une autre couleur improbable que la mode ou un marketing peu imaginatif aurait dictée, pas de fausse neige élastique sous le doigt, pas de lumières de couleur ou de vilain plastique. Elle garde le souvenir d’une boule de verre si fine, fragile comme une bulle de savon, qu’elle déballait enfant du vieux carton où l’on conservait les ornements de fête, caressant du doigt les étoiles d’argent qui avaient résisté au temps avant de l’accrocher à l’endroit qu’elle avait soigneusement choisi, la plus belle branche, là où la lumière du soir viendrait se refléter gaiement sur l’arrondi. Elle se rappelle le parfum particulier de cette période, emplissant la pièce pendant qu’elle regardait les dessins animés, Zébulon et ses copains sentaient le sapin et la mandarine… Les jours précédant la fête étaient délicieux, le menu du dîner, les paquets cachés, sa tante qui descendait du train chargée de friandises, « tu vas bien, mon lapin ? ». Alors le sapin lui appartient, elle y tient.

  Pour ce premier vrai Noël, les préparatifs vont commencer sitôt la Fête des Morts passée. Deux mois ne seront pas de trop pour créer cette petite féerie éphémère et peindre un autre de ces tableaux de famille dont on se souviendra avec une légère nostalgie, celle des albums-photos aux pages jaunies. Cette année encore, on fabriquera des petits présents pour les invités, flacons anciens au parfum de rose, douces fleurs de laine, étoffes du passé retrouvant une nouvelle vie. Et puis on fera des biscuits à accrocher ‑ et à croquer ‑ dans le sapin, de la mousse au chocolat dans un joli compotier, des sauces mystérieuses et des pyramides de fruits odorants. Le Calendrier de l’Avent sera peut-être, si on trouve ce qu’il faut, fabriqué par Maman, et il faudra mettre de côté papiers étonnants et rubans, ficelle de lin et petits zinzins qui permettront de fabriquer des emballages, déjà un peu cadeau avant le cadeau. Faire de jolis dessins, collectionner les petits riens, une feuille oubliée par l’automne et séchée dans un gros livre, un bouton ancien ou un ruban tissé de chiffres, autrefois utilisé pour marquer l’année sur le linge. Coudre et broder de soie de délicates pochettes  et pourquoi pas une bottine de fée à suspendre au pied du lit. Fabriquer de petits anges, perles et fil d’argent, arrondir une belle branche en couronne, la piquer de gouttes de verre comme autant de perles de pluie, dessiner une danse de flocons sur la fenêtre…

 Deux mois ne seront pas de trop pour que cette mise en scène rêvée devienne réalité, deux mois à savourer au-delà des mots, comme une fourmi faisant ses réserves au temps chaud.  

 

 

 

 

 

  

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Mercredi 26 septembre 2007
4 fois par jour. Aller, retour, les mêmes gestes, petits cahots sur les pavés, vite traverser entre les voitures pressées du matin, retrouver tout de suite le calme de la rue des Porcelets, quel drôle de nom… tourner à gauche, marquer l’arrêt au-dessus de la rivière, compter les canards qui arrivent en escadrille pour le pain quotidien, tiens le blanc, là, on ne l’avait jamais vu ?
Laisser les bruyants coin coin derrière soi, traverser l’autre rue, tourner à droite. Le porche vert, la première cour ­– celle des plus grands ­– continuer jusqu’à la deuxième, celle des petits. La boucle est presque bouclée, reste à déposer dans deux bacs séparés le petit sac aux doudous, puis celui du goûter, faire un bisou, deux, pour retarder encore quel-ques instants le moment où il faudra rester là sans maman. Encore bien petite au milieu des autres, sûrement LA plus petite, puisque les enfants entrés cette année sont nés pendant l’année 2004. Mais elle, à trois jours près, c’est en 2005 qu’elle naissait.
Qu’importe, déjà les jours s’enchaînent et avec eux les nouvel-les habitudes, les vi-sages déjà familiers, Marie-Jo qui accueille et console, la maicresse toute jeunette, le cahier du vendredi et son bonhomme qui sourit. L’école fait désormais partie du paysage de sa vie, et la voilà au seuil de merveilleuses années de découvertes, de doigts tachés d’encre, de livres et de cahiers. Déjà, elle « écrit » très sérieusement son prénom sur l’ardoise de la chambre et parle d’un ton docte à son éléphant. Et comme on l’avait prédit, le soleil illumine ces journées si riches, même si le vent s’est mis de la partie et qu’il a fallu, déjà, cacher le cou nu sous le joli fichu de laine.
Bien sûr, le rythme de la maisonnée est un peu chamboulé et une organisation plus stricte s’est mise en place. Préparer le soir les vêtements du lendemain, une compote pour le goûter, faire une toilette de chat – rose et vanille, cheveux qui brillent – puis, petite coquetterie nouvelle, s’admirer dans le grand miroir posé, tendre la jambe comme pour danser (est-ce à l’école qu’elle a fait cela ?), allez maman, on y va !
 

 

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Mercredi 19 septembre 2007
On le sentait depuis plusieurs jours déjà. Malgré un doux soleil - celui-là même qu’on avait attendu en vain, des semaines durant - les signes, un à un, s’accumulaient douce-ment. Une certaine vibration, une résis-tance presque cristal-line de l’air, la pre-mière buée sur la fenêtre de la chambre, au lever, l’ombre de huit longues pattes en ton sur ton sur le gris de la poutre…
L’automne n’est pas là pourtant, enfin… pas celui du calendrier. Mais il n’y a pas de doute, le vieil homme s’est mis en marche. Il a saisi son bâton et avance de son pas tranquille, inexorable, parcourant une fois de plus son chemin immémorial. Pour le voir il faut être très habile, il est humble et discret, semant çà et là une poussière de gel, quelques nuages plus menaçants, une lame de vent froid, pâlissant les petits visages dans la cour de l’école, refroidissant la menotte qui se glisse une dernière fois dans la mienne lorsque la cloche sonne.
 
L’Hiver arrive.
 
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Vendredi 15 juin 2007

     ... qui veut que l'on s'auto-souhaite un bon anniversaire. Enfin, ce n'est pas le mien, pas directement en tout cas, moi je suis une vraie fille de l'hiver. Mais ce soir, à 23h43, cela fera exactement un an que je suis sortie de ma retraite lunaire pour aller faire trois petits tours dans la blogosphère.

Voilà donc une expérience singulière, sans filet, en perpétuelle évolution... Qui suscite, l'eût-on cru, pas mal de questions personnelles.

Pour remonter à la source de cette aventure délicieuse et grave, drôle et perturbante, je dois citer et saluer au passage le noyau dur inspirant, la Princesse au petit pois et grand coeur, la belle Hooly au blog dormant (pas pour toujours, j'espère), le doux pôasson jardinier, la jolie maman lyonnaise et sa Lylette, une autre douce maman et son petit bocal, mon homonyme ex-voisine, mademoiselle H. et ses pinceaux magiques...

Et puis les autres, toutes les autres, si nombreuses que la fenêtre de Bloglines n'est pas assez grande pour les afficher toutes... Je n'en ferai pas la liste ici, on y trouve pêle-mêle des créatrices un peu poètes, des couturières aux doigts légers, des brodeuses inspirées, des touilleuses rock'n'roll...

Et enfin un charmant outsider, qui résiste tant qu'elle peut à nos supplications sur l'air de "Un blog, un blog !", mais qui distille désormais ses précieuses formules sur Potions et chaudron sous le nom d'Atelier de Michèle... Je vous donne l'adresse, mais je devrais la vendre sous le manteau, après avoir fait monter les enchères...

 

Étonnant microcosme, découvert par le plus grand des hasards (et là, je remercie Raffa qui m'a indirectement donné envie de passer la porte) et qui m'a transformée en blog-trotteuse

La poignée de fidèles qui me lit l'a bien compris, j'adore écrire. Parler aussi, d'ailleurs. Gloser, discourir, ratiociner, pinailler, décortiquer à perte de voix ou de clavier... Le blog est un instrument merveilleux pour cela, puisqu'il place une manière de filtre entre soi et les lecteurs, annihilant l'angoisse qui teinte si souvent les rapports humains. La liberté d'expression est grande alors, et grandes les possibilités... si je vous ennuie, bâillez ! 

Alors aujourd'hui, que vais-je en faire de ce petit bout de moi, sorte d'aura impalpable mais si présente ? Rien, je crois, il continuera d'être ce drôle de fourre-tout qui me ressemble finalement pas mal, les aspérités en moins, peut-être.

Je l'aime bien, mon croissant de lune, tout compte fait. Tout imparfait et moyennement esthétique qu'il soit (non, je ne toucherai pas à la feuille de style ! Il faut parfois raison garder et ses limites savoir apprécier...), il me tire la manche comme un quatrième enfant, me rappelant parfois qu'il se fait long depuis le dernier article, que le temps lui dure, que l'ennui et la poussière le guettent...

Merci à vous, visiteurs égarés, amis virtuels ou réels, de prêter les yeux à mes petits mots. Qu'ils vous soient doux encore longtemps...

Champagne ?

 

 

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Jeudi 7 juin 2007

On croit tout contrôler. Tout maîtriser. On est tellement prudente, on anticipe tellement que ça en devient pénible pour les autres. On appréhende l'accident, comme Michel Fugain on a peur du ciel et de l'hiver, peur du temps qui passe… On fait attention aux couteaux, aux ciseaux, aux manches de casseroles, au four chaud, au fer à repasser, aux fausses routes, aux cacahuètes, aux médicaments, aux produits dangereux, aux glissades sur le carrelage mouillé, au bain sans surveillance, aux chutes de la table à langer, aux abeilles qui piquent, au soleil qui brûle, aux portes qui coincent les doigts, aux coins de table, aux voitures… et même à la cuvette des toilettes.

 

 Et puis un jour, trop pressée, trop distraite, on ne range pas les nouvelles tennis, sagement couchées dans leur boîte avec les habituels sachets déshydratants…

 

Et, intriguée (alertée serait plus juste) par le silence assourdissant venant de la chambre, on trouve la princesse devant le sachet déchiqueté, mais pas trace des petits cristaux qu'il contenait… Quelques cris pour évacuer le trop-plein d'angoisse avant d'appeler le Samu qui transfère le « dossier » au Centre anti-poisons (dont il faut saluer la gentillesse et la patience). Le tout avec le cœur qui joue la breloque dans une cage thoracique singulièrement étroite, tout à coup. Et puis non. Fausse alerte. Le fameux gel de silice utilisé dans ces sachets n'est pas toxique, juste non comestible. Petite subtilité de langage qui fait toute la différence entre l'accident domestique banal, mais parfois mortel, et la simple bêtise du petit enfant curieux de tout ce qui l'entoure… Et qui motive tout de même, comme me l'a expliqué le médecin que j'ai eu au téléphone, un nombre impressionnant d'appels. Malgré la mise en garde du sachet, il s'agit d'un composé inerte, sans autre danger pour la santé que celui de l'avaler de travers, et dont la capacité à absorber l'humidité ambiante l'a fait choisir pour préserver les chaussures de toile ou certains aliments prompts à ramollir.

 

Le risque zéro n'existe pas. C'est ce que m'a rappelé mon fils aîné essayant, avec son frère, de rasséréner sa maman un peu pitoyable. Il a certes raison, mais trop d'accidents arrivent encore, dans un univers qui devrait pourtant être celui du bien-être et de la sécurité. Et on constate souvent, au fil de conversations banales, à quel point certaines personnes méconnaissent totalement les risques encourus par des groupes plus fragiles que d'autres (enfants ou personnes âgées), et savent encore moins comment les prévenir. C'est en apprenant à pratiquer la manœuvre de Heimlich que j'ai pu aider mon fils aîné, toujours, à décoincer le morceau de biscuit soi-disant anti-étouffement d'une marque connue que l'on pouvait acheter il y a quelques années… (Pour les plus petits, on pratique plutôt la manœuvre de Mofenson, moins traumatisante pour l'abdomen.) Des gestes qui devraient être enseignés systématiquement à l'école…

 

La maternité est une expérience grisante, merveilleuse… et terrifiante parfois.

 

 

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Dimanche 8 avril 2007

A tous ceux qui célèbrent Pâques, à tous les chasseurs d'oeufs de ce dimanche, un soleil de circonstance et quelques fleurs...

 

 

 

par lunemalo publié dans : Lunes et saisons ajouter un commentaire commentaires (5)   
 
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