Jeudi 29 janvier 4 29 /01 /Jan 20:28



Le jeu, futile, est sans fin. Cloche-pied sans conséquence, de stance en circonstance. Parfois, un soupçon de distance… Un mot, un son, voilà toute sa moisson.

Tel le gai laboureur, elle creuse un sillon sans rime ni raison. Obstination ? Compulsion. Obligation. Trame évasive, de Charybde en syllabes. Fumerolles que dissipe le vent, grains de poussière enfuis dans l’instant même qu’ils naissent.

Écrire. Pourquoi ?

 

Et pourquoi pas ?  

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Mardi 11 novembre 2 11 /11 /Nov 22:05

La peur lui a imposé silence.

Elle a failli à son rôle, le rôle immémorial de la femme, être celle qui sait, celle qui rassure, celle qui ne doute pas. Celle qui ne montre pas sa peur. Elle est redevenue le petit enfant qui serre ses bras autour de lui pour ne pas donner prise. Sans un bruit, elle qui avait l’impression que sa tête était devenue un immense champ de bataille résonnant du fracas de ses pensées. Assourdissant silence. Perdus les mots qui expliquent, qui disent la peur du lendemain, la honte aussi, l’estime de soi qui vacille et se délite au fil des jours qui la rongent comme le plus puissant des acides. Ces jours si longs et si vides, où rien ne l’appelle et où elle n’est pourtant capable de rien. De ces riens qu’elle néglige le reste du temps, par manque de temps, et qui la narguent maintenant. Quelle ironie que de rester les bras ballants alors même qu’on pourrait, qu’on devrait. Mais le poids de la peur est tel qu’il la fige, le corps alenti autour de l’esprit qui voltige comme un oiseau fou. Et puis le rempart a craqué au son d’une voix aimée et elle a dit, en mots hachés grinçant sur les cordes vocales, libérant la peur ainsi qu’on débride une plaie. Elle est entrée en convalescence comme après une grave maladie, elle se remet doucement. Elle a manqué de courage et elle le sait. Elle l’accepte, rien d’autre à dire sur ça. Elle peut bâtir un château avec trois pierres, ça aussi elle le sait, mais cette fois les pierres se sont transformées en sable. Il a fallu qu’on lui dise que ce n’était pas sa faute, qu’on comprenne sans parler, sans juger, pour qu’elle puisse recommencer à avancer.  

Sa voix est encore un peu rouillée, mais elle a recommencé à chanter.

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Mardi 7 octobre 2 07 /10 /Oct 18:02

HR

Il faudrait essayer de ne pas paniquer. Tenir à distance, les bras bien tendus et la tête haute, l’angoisse qui sourd et monte comme une marée. Ce n’est pas la première fois, pas la dernière sûrement, mais c’est toujours le même rituel. Le silence qui s’installe, l’absence électronique, l’isolement devant l’écran.

Après tout, 4 années chez une vénérable vieille dame du Boul’ Mich, 4 autres « sur le terrain » et 3 fois 4 d’expérience en freelance ne sont pas rien ? On pourrait le croire. On pourrait aussi ignorer résolument le monde et ses coups de tocsin, les mêmes mots qui reviennent, sinistre antienne. Pouvoir d’achat qui sombre, inquiétude sur les marchés, crise financière. Récession. Des mots d’histoire qu’on enseigne à l’école, réminiscences d’autant plus glaçantes qu’elles pourraient devenir la sinistre réalité. Sortir du cocon patiemment tissé, raisonnablement confortable, pour s’affronter à l’actualité ? 12 ans, ça n’entre dans aucune catégorie, pas de béquille zodiacale à y trouver ou d’explications fumeuses sur base de chiffres additionnés.

Du travail, elle en a très souvent refusé, sentant confusément qu’elle devait être privilégiée mais sans avoir vraiment le temps, justement, de s’interroger. Elle découvre aujourd’hui ce qu’elle est, ce qu’elle a finalement toujours été. Des ressources, c’est ainsi qu’on les appelle, elle et ses pareils. Des indépendants qui n’ont même plus d’humains le nom. Suites alphanumériques sans visage, séries de pourcentages, statistiques et comptage.

 

Et derrière un pauvre bureau en métal et plastique, un monsieur bien mis au regard absent qui lui parle de fonds de roulement.

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Lundi 11 août 1 11 /08 /Août 11:35

Elle ne se souvient plus très bien comment ça a commencé. C’était il y a quelques mois, aux alentours de la rentrée. Une découverte qui ne l’a pas immédiatement séduite. Hasard ou volonté inconsciente, elle est pourtant revenue, une fois, deux, vite prise au jeu. Et les choses se sont enchaînées. Elle est si prompte à s’enflammer, on le lui a souvent reproché mais elle ne sait pas comment fonctionner autrement. Elle croit avoir assez de jugeote et de bon sens terrien pour ne pas se tromper, distinguer le bon grain de l’ivraie, savoir dès l’abord qu’elle vient de faire une vraie rencontre. Décidément oui, elle doit posséder un solide fond d’orgueil, elle qui s’en est toujours crue dépourvue, et puis pas mal de prétention aussi. Pourtant, la vie s’est déjà une fois sévèrement chargée de le lui faire ravaler, son bel enthousiasme, et elle a laissé dans l’affaire une grosse dizaine d’années, quelques illusions et pas mal d’eau salée.

 

Alors elle aurait dû se méfier. D’elle-même bien sûr, pas de l’autre à qui elle ne peut rien reprocher. C’est elle qui a tout fait, elle qui s’est installée derechef dans le rôle de l’amie lointaine mais si proche, elle qui a offert de menus présents que personne ne lui demandait, elle qui croyait avoir une place à part. Elle s’était sereinement installée dans cette belle découverte comme dans une maison qu’elles construiraient à quatre mains, tranquillement, dans la douceur de la reconnaissance. Orgueilleuse, oui, sans aucun doute. Mais c’était si doux, si inespéré d’éprouver cette sensation de communication presque sans parole, d’écho sans fin, de se dire que l’autre est à la fois suffisamment semblable à soi et assez différent pour que des liens forts et inspirants se tissent. Elle a des excuses, il faut bien le reconnaître. Elle a vu ce qu’elle a voulu voir et résolument ignoré les signes qui auraient pu l’alerter. C’était tellement plus simple de ne conserver que le bon, tellement plus confortable… Mais en fait l’histoire recommençait. Erreur de casting.

 

Il y a eu un premier signe de fracture. Elle est sortie brutalement de son rêve éveillé pour constater que pendant ce temps la vie continuait. Sans elle pour y participer. On n’avait pas eu envie de la rencontrer. Stupéfiée. Dès ce jour, elle a commencé à reculer, à regagner l’ombre dont elle regrettait à présent d’être un moment sortie, à se recroqueviller comme elle avait si bien su le faire pendant des années. Retrouvé cette sensation si familière que sa présence n’était simplement pas désirée. Être là au bon moment, ça ne lui est pas arrivé souvent. Ce qu’elle a très souvent éprouvé, en revanche, c’est cette impression que là où les autres n’ont qu’à exister, elle doit toujours faire ses preuves, rester vigilante pour ne pas se faire oublier. Il faudrait sans doute qu’elle aille en chercher les raisons sur le tissu anonyme d’un canapé, c’est peut-être là qu’elle pourrait se réconcilier avec son passé, accorder patiemment, comme elle le ferait d’un piano, tous les sons discordants pour en faire une musique apaisée et plus cohérente avec ce qu’elle est réellement.

 

Mais pas pour le moment. Elle s’est sentie si bête, emplie de cette affection qui n’avait plus d’écho, les bras ballants comme une mère qui aurait perdu son enfant avant même qu’il ne soit né. Histoire avortée. Elle s’est accordé quelques jours de tristesse douce comme elle sait si bien les inventer, à regretter ce qui ne serait pas, à ranger méthodiquement les petites choses qu’elle préparait tranquillement depuis quelques semaines. Des présents achetés ou confectionnés pour elle, une drôle de carte postale ancienne signée du prénom de deux de ses enfants. Un ruban tissé avec ses initiales de jeune fille. Plaisir d’offrir. Mais presque de la honte de son amitié encombrante. Envahissante. Et tout de suite, chevauchant l’insécurité un instant oubliée et talonnée par la timidité triomphante, la peur familière qu’on interprète mal, qu’on la croit intéressée, la tristesse à l’idée qu’on aura mal compris.

 

On n’a pas idée, aussi, de s’imposer ainsi… Lorsqu’elle y réfléchit, ça s’est souvent passé comme ça. Jamais franchement éconduite, juste mise de côté pour dégager un horizon où elle ne figure pas. Ce serait presque pathétique si on ne l’avait pas tellement prévenue. Attention, terrain miné, regarde où tu mets les pieds avant d’avancer ! Mais elle, elle ne sait que marcher en terrain découvert, c’est tout ou rien, les demi-mesures, ça ne lui va pas bien. Alors oui, décidément, un peu de réduction de tête ne serait pas de trop. Un bon petit nettoyage, un essorage soigneux… et elle sera prête à recommencer ! Parce qu’elle est incorrigible, elle le sait. Elle, l’optimiste désespérée, la misanthrope qui ne peut s’empêcher d’aimer ses semblables, la cynique si vite passionnée, la funambule imprudente. Il faudra simplement qu’elle apprenne à maîtriser ses élans, à être plus posée, à cesser de plisser les yeux pour ajuster la réalité telle qu’elle la voudrait. Pour enfin prendre par la main cette petite fille qui court dans sa tête depuis tellement d’années et lui dire qu’elle est arrivée. Qu’on l’attendait.

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Samedi 9 août 6 09 /08 /Août 15:39

Chacune joue la sienne. Maison, appartement, chalet de montagne ou isba lointaine, chaque demeure a sa voix, aussi unique que l’odeur qui l’imprègne, et bat le rappel des souvenirs, parfois.

 

La symphonie de la plomberie, pour chaudière et tuyauterie. Le vent qui joue au fantôme dans la cheminée, agitant furieusement la plaque métallique qui l’empêche d’entrer et glissant ses squelettes de doigts dans le moindre interstice. Les accords grinçants du plancher, comme sous un furtif menuet. Les lycéens du matin, qui s’interpellent sous ses fenêtres alors qu’elle dort encore. L’horloge qui tressaille à chaque minute qui passe, et dont on croit entendre le soupir lorsque la grande aiguille vibre et s’élance vers l’heure qui va naître.

 

Tous ceux-là, et d’autres encore. Il y en tant qu’elle a perdu le compte dans le flot des années. Autant de petits repères temporels qui ont gravé sa mémoire en taille-douce et la plongent à capricieux intervalles dans cette vie si privée qu’elle ne peut la partager. À jamais sienne. Elle peut en parler, elle le fait souvent, mais mettre des mots sur des vibrations est aussi vain que vouloir saisir le vent. Elle s’y acharne parfois, elle aimerait tellement dessiner dans l’air le moment perdu, l’heure enfuie, en restituer la chair comme elle ouvrirait un fruit mûr, mais alors même que les mots se pressent et que ses mains dansent un ballet aveugle, elle sait déjà qu’elle n’y parviendra pas. Alors elle reficèle soigneusement l’instant, lisse en pensée le papier, soie ou chiendent, où il est empaqueté, et fait mine de rien. C’est une frustation douce, une pente impossible à gravir qu’elle accepte de contourner. Elle ne sera pas victorieuse, elle baisse dignement pavillon tandis que ses souvenirs impalpables continuent de jouer le diapason.

 

Au fil du temps, cette mélodie s’est humanisée. De l’enfance, rien ne subsiste. Les inévitables disputes des grands ne franchissaient pas les murs, sans doute parce qu’ils n’élevaient pas le ton lorsqu’un désaccord survenait. Elle vivait dans une petite maison, au fond d’un jardin clos, d’où seuls lui parvenaient le chant matinal des oiseaux et les voix désolées des matous vagabonds. Puis elle a grandi, elle a vécu dans des appartements plus ou moins habités par la voix des autres, par leurs pas dans l’escalier ou les rires d’enfants inconnus, elle entendait la cuisine avant d’en sentir les parfums, les cuillères de bois qu’on pose trop vite, la cocotte-minute qui ferraille et chuchote, le raffût des casseroles et l’eau en cascade. Et puis elle a eu un premier bébé, et ses nuits n’ont plus jamais été les mêmes. Combien de fois aura-t-elle tendu une oreille inquiète au souffle de l’enfant, se penchant au-delà de l’équilibre par la porte entrouverte, combien de fois se sera-t-elle glissée parmi les ombres de la chambre pour aller se pencher sur le berceau ou le petit lit, frôlant parfois de ses cheveux la main ou le front, comme par mégarde ? Toutes les mères ont fait, font et feront cela, entrer à pas de loup, tourner légèrement la tête pour mieux saisir la respiration légère, s’incliner vers l’enfant abandonné au sommeil pour être sûre, le cœur en accélération brutale, parce qu’il est parti si loin que son souffle n’est plus qu’une esquisse. Puis se redresser, rassurée, oser peut-être une caresse furtive avant de reculer, le pas plus léger.

 

De ses cinq sens, elle se dit parfois que celui-là est le plus précieux. Celui qui lui a offert et lui offre encore les sensations et les bonheurs les plus intenses. Longtemps elle s’est crue ridiculement sensible parce que la musique la faisait pleurer, qu’elle ne pouvait et ne peut toujours pas chanter certaines chansons sans que sa voix ne se fêle. Elle a tu de son mieux cette fragilité, comme on cacherait un secret honteux. Jusqu'à ce jour où elle l’a lu, dans un livre très sérieux : « …la musique fait pleurer ». Symptôme décrit sans emphase avec quelques autres et pour lequel tel remède homéopathique était proposé. Le Dr H. ne saura jamais à quel point il l’a soulagée, littéralement, de ce poids qu’elle portait comme une pénitence. Elle pleure toujours en entendant Les roses blanches ou le petit air de flûte d’un dessin animé de son enfance, les accords de Bach, Mahler ou Schubert la saisissent chaque fois au creux du ventre, elle tressaille à la plainte légère des doigts qui glissent sur les cordes d’un violoncelle ou à la voix ineffable d’un piano. Mais elle ne le cache plus. Et lorsque son regard se perd un peu, c’est souvent qu’elle contemple, visible pour elle seule et comme surimposée, la structure infrangible des sons de sa vie.

 

  

 

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Mercredi 11 juin 3 11 /06 /Juin 12:44

Les mots, c’est un peu son métier, elle l’a déjà raconté. C’est aussi un amour d’enfant, un amour très ancien, qui s’accroche à elle comme une vie obstinée qu’elle nourrirait en son sein. Des bulles de sons, des ballons qu’elle lance au vent, qui lui échappent malicieusement et parfois reviennent, faussement repentants, faire mine de se mettre en rang. Contours aléatoires et toujours mouvants. Parfois c’est comme ces étangs si lisses en surface mais où grouille pourtant une vie étrange dont on ne verra rien, sauf peut-être si l’on a la patience infinie de s’asseoir et d’attendre, sans mot dire justement. Juste laisser le flux revenir au minimum vital, le souffle léger, mouvement suspendu. Les côtes qui ne s’écartent plus ou alors à peine, dessinant une espèce de vestibule déserté où ne subsiste que le courant ténu qui anime la machine.

 

Elle s’étonne toujours devant ce qu’ils exhalent d’humanité, leur comportement, leur puissante essence. Il y en a qui sautent et trépignent comme animés d'une joie maligne, d’autres sont languissants, sinueux comme des serpents ou bien encore sombres et torturés, grinçants comme une serrure rouillée. Le substantif cherche à dépasser l’adverbe, l’adjectif, magnifique et important, indispensable superflu, muse au fil de la syntaxe d’un air entendu, riant avec complaisance de sa luxueuse présence tandis que le verbe balance entre deux conjugaisons.

Mais vifs et ardents ou emplis d’une grâce nonchalante, peinant à sortir ou impossibles à contenir, ils la poursuivent et l’enchantent jusque dans ses rêves, dansant une sarabande qui l’ensorcelle et la fuyant au matin, ne laissant derrière eux qu’un mystérieux rond de sorcière. Il est trop tard aujourd’hui pour savoir, trop d’années ont passé depuis le premier mot qu’elle a réussi à lire sans l’ânonner, Daniel et Valérie se sont évanouis. Mais à leur place, remplaçant le manuel de lecture des petites années, des heures et des jours de lecture acharnée, de plongée en apnée dans les méandres de la langue, d’exploration passionnée et de vertige silencieux.

Et puis cette mélodie qui l’enchante, les sons qui roulent ou filent, l’air qui vibre encore alors que la bouche est déjà close. Mais plus que tout peut-être, elle aime les mots anciens, les vocables désuets, ceux qu’on n’utilise plus guère parce que ce qu’ils désignaient a disparu, ou parce que l’heure est à une simplification qui s’accommode mal d’un certain raffinement de langage. Enfin, ce que l’on nomme ainsi, car dans d’autres langues, plus précises que le français, plus descriptives parfois, il n’est pas mal venu de désigner clairement ce que l’on veut nommer. Ou inversement. Inutiles circonlocutions, absurdes divagations qui n’ont plus cours dans un monde de rendement.

 

Tout est en vrac, un joyeux fouillis qu’elle garde bien serré et où elle adore aller fourgonner, esquisser quelques pas de menuet, gambiller gaiement dans une salle de bal fantôme, observer des mères habiller leurs enfants de paletots, de pélerines et de sarraus et nouer un gai fichu sur leurs cheveux bien coiffés. Plus loin encore, regarder ces belles alanguies dans leurs matinées s’asseoir un instant devant un bonheur-du-jour, jouant négligemment avec un saute-ruisseau oublié. Entendre sur le chemin les rires francs de quelques compères à la moustache cirée et un galop de drôles plus vifs que le vent. Petite musique privée, à jamais rejouée…

 

 

 

 

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Jeudi 7 février 4 07 /02 /Fév 13:37

Une fin en forme de points de suspension… Écrire pour soi, pour un temps seulement peut-être, mais sans chercher de reflet dans le miroir. Jusqu’à un possible revoir…

 

Par lunemalo - Publié dans : Grimoires et palabres - Ecrire un commentaire - Voir les 27 commentaires
Lundi 4 février 1 04 /02 /Fév 11:16

Un jour on perd sa légè-reté et elle ne revient pas. On est allongée dans un lit blanc, le ventre creux d’avoir été si plein, le berceau est là, tout près, une plainte lasse et continue en sourdra toute la journée. On est encore une toute jeune femme, loin de chez elle, emplie d’une fatigue immense qui coupe la voix et fait les membres lourds. On a cru mourir, on l’a craint, viscéralement. La douleur est là, ressac invisible qui s’amplifie aux cris plus forts de l’enfant qui a faim. Tranchées. On aura tout le temps de comprendre qu’il ne s’agit pas ici de fossés protecteurs mais du corps créateur, devenu maternel par la magie d’un cordon de chair et qui continue de répondre à l’appel fondamental de son petit. Le plus beau jour de la vie. Se sentir coupable de ne pas ressentir cet élan dont on parle tant, de ne pas faire le lien entre ce ventre encore si rond la veille et le tout petit garçon qui s’est endormi pour quelques instants. Laisser voguer les pensées, presque informulées, tout occupée à tenir la douleur en respect, à ne pas se laisser envahir par la peur qu’inspire ce corps malmené, poussé au bout de ses limites. Se réjouir secrètement mais avec une pointe de honte de l’annonce de l’infirmière : « vous devez vous reposer, ce soir nous le prendrons. » Et puis mourir de haine muette lorsqu’elle revient, sourire au vent, emmener le petit berceau blanc. Voleuse d’enfant. L’insulter à bouche fermée, le ventre de nouveau tordu et comprendre que c’est fini. L’insouciance magnifique, celle de l’enfant qui ne sait même pas qu’un autre instant suivra celui qu’il vit, est partie à jamais. Est-ce la même chose pour un homme ? Elle s’est souvent posé la question, sans jamais y répondre. Il lui semble que non, que ça ne peut pas être pareil. Porter un enfant donne pour toujours le sentiment de l’extrême fragilité de l’humain. Pas de carapace pour se protéger, juste une peau pour contenir cette merveilleuse machinerie, si sensible, si puissante, si facile à détruire. Et simplement irremplaçable. Miracu-leux assemblage d’atomes baignant dans un grand lac d’eau, unique de toute éternité. Elle a découvert le soir de ce jour-là que plus jamais elle ne se reposerait. Elle a cessé depuis longtemps de se demander si c’était normal, ce mouvement animal, cette implacable évidence, d’autres appellent ça les liens du sang. Elle ne sait pas. Elle ne croit pas que ça fonctionne à chaque fois. Elle n’aime pas tous les gens qui lui sont liés de cette façon, loin s’en faut. Des parents, certes, mais encore ? Certains plus étrangers que d’autres humains qu’elle a croisés et reconnus. Si elle est très honnête, elle doit même avouer que pour certains, c’est presque de l’antipathie qu’elle ressent. Ce sont des choses qui ne se disent pas, bien sûr, quelle insupportable vulgarité. Mais ces enfants, ses enfants, si elle devait citer le premier sentiment qu’ils lui inspirent, c’est sûrement la peur qui lui viendrait à l’esprit. Pire même, non pas la peur qu’ils meurent, mais celle qu’ils disparaissent. Les deux mots sont parfois synonymes mais c’est à l’absence qu’elle pense. Celle qu’on n’explique pas, qui ne se guérit pas, comme une blessure mythologique. Elle a mis presque 30 ans à comprendre pourquoi elle avait si peur de ça. Le trou béant dans la trame de la vie, les fibres déchirées qu’aucun fil ne saura réparer. Un cache-cache sinistre avec le silence. Le souvenir est un simple fragment, elle est assise sur le fauteuil, dans leur chambre. Sa sœur est à ses pieds, elle la console sûrement, elle dit qu’ils « ont eu si peur, tu comprends ? ». C’est tout. Depuis la course dans la rue, tirée par la main de la maman de son amoureux du CP, « tu sais où tu habites ? ». Oui, elle sait bien sûr. Il est sept heures du soir, elle a six ans, elle n’est pas rentrée après l’école. Puis un immense blanc et elle est assise sur ce fauteuil, elle sent encore les liens de rotin sous ses cuisses mais c’est tout. De la colère de ses parents, de cette peur qu’elle leur a faite, rien, pas le moindre souffle de souvenir. Mémoire effacée. Un psychiatre hocherait la tête d’un air entendu, cas typique de refoulement hystérique, terrassement immédiat, impeccable travail de fossoyeur. Pas vu, pas pris. Et des années plus tard, la peur au ventre pour une sirène dans la rue, un téléphone qui sonne, un retour tardif. La certitude du pire, la terreur blême qui paralyse et l’impossibilité d’expliquer. De justifier. Et ce début d’explication qui a dénoué quelques fils, les a remis à l’endroit, sans pourtant effacer cette autre peur, une peur pire que la sienne, celle qu’elle a inspirée et qu’elle expiera peut-être jusqu’à la fin de sa vie ? Étrange récolte pour une petite fille à qui on n’a pas su expliquer. 

Ses enfants le savent, elle leur a toujours dit « ça me fait peur » comme elle aurait annoncé une maladie. C’est la peur de maman. Pas de quoi faire un monument. Bizarrement, elle ne les a  jamais surprotégés. Pas d’arrache-cœur chez elle mais des mots à n’en plus finir, autres barrières à sauter ensemble. Aussi légèrement qu’elle le peut maintenant que la terre la retient par ces trois liens, son triangle humain.   

 

19 ans aujourd’hui qu’elle est devenue maman pour la première fois…Merci à Laurence pour ces légers papillons, puisque ce jour est aussi spécial pour elle...  

 

 

Par lunemalo - Publié dans : Mémoire - Ecrire un commentaire - Voir les 11 commentaires
Dimanche 3 février 7 03 /02 /Fév 15:42

Recevoir - par hasard ? - un message qui ne vous est pas destiné. 

Très court, tout simple, quelques mots rapidement jetés. Apprendre un peu plus tôt que prévu que l’espoir chemine, 

Vers un horizon qui dessine quatre lignes. 

Un rêve qui prend corps mais hésite encore, 

Le pied déjà levé, à franchir le mur de la réalité.

Se dire que la chance n’arrive pas pour rien et qu’elle est bien méritée. 

Bonheur timide et déjà l’impatience. 

Cachée derrière le miroir, petite souris blanche.

Le beau dimanche.

 

 

Par lunemalo - Publié dans : Rencontres - Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires
Lundi 28 janvier 1 28 /01 /Jan 10:57

C’est un endroit interdit, sans adresse, sans pays. Personne n’y est jamais entré, même elle ne s’y aventure qu’avec prudence. Une lumière improbable y règne toujours, pas le jour ni la nuit, un entre chien et loup qu’elle seule connaît. Un antre familier. Comme dans un vieux film d’angoisse, la brume enroule parfois de longues écharpes autour de silhouettes sombres dont on ne verra rien, cachant et dévoilant tour à tour une maison endormie, un arbre décharné, un chat qui glisse et se fond dans la nuit. Là sont rassemblés ses souvenirs, toutes ces bribes qui font sa vie, ceux qu’elle a aimés ou perdus de vue, les vivants et les morts, un rayon de soleil sur un mur de pierre, un morceau d’écorce patiné et une poignée de feuilles froissées. Des cris, quelques larmes, des éclats de rire dont l’écho flotte encore. Des notes de musique, partout, depuis toujours. Une silhouette qui s’éloigne rue de Rivoli. Puis des fleurs parsemées sur un plancher, une chemise blanche et un air doux comme en été. Deux heures sur une plage hors saison, hors du temps. Le canal du Midi au mois d’août, des anglais près d’une péniche amarrée, une étole de soie grise, deux enfants jamais nés. Le sol n’est pas toujours bien solide, certains recoins ne se visitent qu’avec prudence et d’autres sont fermés à clé. Elle en a fait le tour, plus rien à en tirer, la page doit se tourner. Barbe-Bleue est parti, le chemin a cessé de poudroyer sous ses pieds. C’est un étrange bric-à-brac, son petit bazar secret. Elle ne pourra jamais en parler, les mots pour le décrire, elle devrait les inventer. Elle l’a lentement apprivoisé, même si quelques créatures rétives le peuplent encore, bien cachées, rebelles à ses tentatives. Être heureux malgré tout, comme tous les autres, ses semblables, ceux qui n’avoueront jamais où ils s’en vont quand leur regard se perd. Sourire à l’oiseau qui chante, éperdu, à la pluie qui rosit les joues, à l’enfant qui rit de bonheur pour rien, pour tout. Et refaire ce puzzle chaque jour, lui ajouter des pièces noires ou blanches, continuer sans relâche à construire cet édifice si étrangement solide, penché sur le vide.

 

Par lunemalo - Publié dans : Mémoire - Ecrire un commentaire - Voir les 11 commentaires
 
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