Une fin en forme de points de suspension… Écrire pour soi, pour un temps seulement peut-être, mais sans chercher de reflet dans le miroir. Jusqu’à un possible revoir…
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...de feu dans la cheminée, de ciels changeants et d'aubes froides
...à cet étrange phénomène d'adoption mutuelle entre nous et la maison
...le "ciel par-dessus le toit"
...mes enfants, encore et toujours
...la douceur timide des futures amitiés
Une fin en forme de points de suspension… Écrire pour soi, pour un temps seulement peut-être, mais sans chercher de reflet dans le miroir. Jusqu’à un possible revoir…
Un jour on perd sa légè-reté et elle ne revient pas. On est allongée dans un lit blanc, le ventre creux d’avoir été si plein, le berceau est là, tout près, une plainte lasse et continue en sourdra toute la journée. On est encore une toute jeune femme, loin de chez elle, emplie d’une fatigue immense qui coupe la voix et fait les membres lourds. On a cru mourir, on l’a craint, viscéralement. La douleur est là, ressac invisible qui s’amplifie aux cris plus forts de l’enfant qui a faim. Tranchées. On aura tout le temps de comprendre qu’il ne s’agit pas ici de fossés protecteurs mais du corps créateur, devenu maternel par la magie d’un cordon de chair et qui continue de répondre à l’appel fondamental de son petit. Le plus beau jour de la vie. Se sentir coupable de ne pas ressentir cet élan dont on parle tant, de ne pas faire le lien entre ce ventre encore si rond la veille et le tout petit garçon qui s’est endormi pour quelques instants. Laisser voguer les pensées, presque informulées, tout occupée à tenir la douleur en respect, à ne pas se laisser envahir par la peur qu’inspire ce corps malmené, poussé au bout de ses limites. Se réjouir secrètement mais avec une pointe de honte de l’annonce de l’infirmière : « vous devez vous reposer, ce soir nous le prendrons. » Et puis mourir de haine muette lorsqu’elle revient, sourire au vent, emmener le petit berceau blanc. Voleuse d’enfant. L’insulter à bouche fermée, le ventre de nouveau tordu et comprendre que c’est fini. L’insouciance magnifique, celle de l’enfant qui ne sait même pas qu’un autre instant suivra celui qu’il vit, est partie à jamais. Est-ce la même chose pour un homme ? Elle s’est souvent posé la question, sans jamais y répondre. Il lui semble que non, que ça ne peut pas être pareil. Porter un enfant donne pour toujours le sentiment de l’extrême fragilité de l’humain. Pas de carapace pour se protéger, juste une peau pour contenir cette merveilleuse machinerie, si sensible, si puissante, si facile à détruire. Et simplement irremplaçable. Miracu-leux assemblage d’atomes baignant dans un grand lac d’eau, unique de toute éternité. Elle a découvert le soir de ce jour-là que plus jamais elle ne se reposerait. Elle a cessé depuis longtemps de se demander si c’était normal, ce mouvement animal, cette implacable évidence, d’autres appellent ça les liens du sang. Elle ne sait pas. Elle ne croit pas que ça fonctionne à chaque fois. Elle n’aime pas tous les gens qui lui sont liés de cette façon, loin s’en faut. Des parents, certes, mais encore ? Certains plus étrangers que d’autres humains qu’elle a croisés et reconnus. Si elle est très honnête, elle doit même avouer que pour certains, c’est presque de l’antipathie qu’elle ressent. Ce sont des choses qui ne se disent pas, bien sûr, quelle insupportable vulgarité. Mais ces enfants, ses enfants, si elle devait citer le premier sentiment qu’ils lui inspirent, c’est sûrement la peur qui lui viendrait à l’esprit. Pire même, non pas la peur qu’ils meurent, mais celle qu’ils disparaissent. Les deux mots sont parfois synonymes mais c’est à l’absence qu’elle pense. Celle qu’on n’explique pas, qui ne se guérit pas, comme une blessure mythologique. Elle a mis presque 30 ans à comprendre pourquoi elle avait si peur de ça. Le trou béant dans la trame de la vie, les fibres déchirées qu’aucun fil ne saura réparer. Un cache-cache sinistre avec le silence. Le souvenir est un simple fragment, elle est assise sur le fauteuil, dans leur chambre. Sa sœur est à ses pieds, elle la console sûrement, elle dit qu’ils « ont eu si peur, tu comprends ? ». C’est tout. Depuis la course dans la rue, tirée par la main de la maman de son amoureux du CP, « tu sais où tu habites ? ». Oui, elle sait bien sûr. Il est sept heures du soir, elle a six ans, elle n’est pas rentrée après l’école. Puis un immense blanc et elle est assise sur ce fauteuil, elle sent encore les liens de rotin sous ses cuisses mais c’est tout. De la colère de ses parents, de cette peur qu’elle leur a faite, rien, pas le moindre souffle de souvenir. Mémoire effacée. Un psychiatre hocherait la tête d’un air entendu, cas typique de refoulement hystérique, terrassement immédiat, impeccable travail de fossoyeur. Pas vu, pas pris. Et des années plus tard, la peur au ventre pour une sirène dans la rue, un téléphone qui sonne, un retour tardif. La certitude du pire, la terreur blême qui paralyse et l’impossibilité d’expliquer. De justifier. Et ce début d’explication qui a dénoué quelques fils, les a remis à l’endroit, sans pourtant effacer cette autre peur, une peur pire que la sienne, celle qu’elle a inspirée et qu’elle expiera peut-être jusqu’à la fin de sa vie ? Étrange récolte pour une petite fille à qui on n’a pas su expliquer. Ses enfants le savent, elle leur a toujours dit « ça me fait peur » comme elle aurait annoncé une maladie. C’est la peur de maman. Pas de quoi faire un monument. Bizarrement, elle ne les a jamais surprotégés. Pas d’arrache-cœur chez elle mais des mots à n’en plus finir, autres barrières à sauter ensemble. Aussi légèrement qu’elle le peut maintenant que la terre la retient par ces trois liens, son triangle humain.
19 ans aujourd’hui qu’elle est devenue maman pour la première fois…Merci à Laurence pour ces légers papillons, puisque ce jour est aussi spécial pour elle...
Recevoir - par hasard ? - un message qui ne vous est pas destiné.
Très court, tout simple, quelques mots rapidement jetés. Apprendre un peu plus tôt que prévu que l’espoir chemine,
Vers un horizon qui dessine quatre lignes.
Un rêve qui prend corps mais hésite encore,
Le pied déjà levé, à franchir le mur de la réalité.
Se dire que la chance n’arrive pas pour rien et qu’elle est bien méritée.
Bonheur timide et déjà l’impatience.
Cachée derrière le miroir, petite souris blanche.
Le beau dimanche.
C’est un endroit interdit, sans adresse, sans pays. Personne n’y est jamais entré, même elle ne s’y aventure qu’avec prudence. Une lumière improbable y règne toujours, pas le jour ni la nuit, un entre chien et loup qu’elle seule connaît. Un antre familier. Comme dans un vieux film d’angoisse, la brume enroule parfois de longues écharpes autour de silhouettes sombres dont on ne verra rien, cachant et dévoilant tour à tour une maison endormie, un arbre décharné, un chat qui glisse et se fond dans la nuit. Là sont rassemblés ses souvenirs, toutes ces bribes qui font sa vie, ceux qu’elle a aimés ou perdus de vue, les vivants et les morts, un rayon de soleil sur un mur de pierre, un morceau d’écorce patiné et une poignée de feuilles froissées. Des cris, quelques larmes, des éclats de rire dont l’écho flotte encore. Des notes de musique, partout, depuis toujours. Une silhouette qui s’éloigne rue de Rivoli. Puis des fleurs parsemées sur un plancher, une chemise blanche et un air doux comme en été. Deux heures sur une plage hors saison, hors du temps. Le canal du Midi au mois d’août, des anglais près d’une péniche amarrée, une étole de soie grise, deux enfants jamais nés. Le sol n’est pas toujours bien solide, certains recoins ne se visitent qu’avec prudence et d’autres sont fermés à clé. Elle en a fait le tour, plus rien à en tirer, la page doit se tourner. Barbe-Bleue est parti, le chemin a cessé de poudroyer sous ses pieds. C’est un étrange bric-à-brac, son petit bazar secret. Elle ne pourra jamais en parler, les mots pour le décrire, elle devrait les inventer. Elle l’a lentement apprivoisé, même si quelques créatures rétives le peuplent encore, bien cachées, rebelles à ses tentatives. Être heureux malgré tout, comme tous les autres, ses semblables, ceux qui n’avoueront jamais où ils s’en vont quand leur regard se perd. Sourire à l’oiseau qui chante, éperdu, à la pluie qui rosit les joues, à l’enfant qui rit de bonheur pour rien, pour tout. Et refaire ce puzzle chaque jour, lui ajouter des pièces noires ou blanches, continuer sans relâche à construire cet édifice si étrangement solide, penché sur le vide.
Son plus jeune fils a attendu avec impatience le CP, certain et sûr d’y trouver cette lecture tant désirée comme un cadeau qu’il suf-firait de cueillir. La dé-convenue avait été sévère. Point de b-a ba pour cet enfant-là, point d’évidence ni de déchiffrage hésitant. Le refus absolu, dès lors que la réalité des choses lui est apparue : ces vilaines lettres noires se chevauchaient bê-tement, se mettaient parfois la tête en bas, le dos au mur, le narguaient pour tout dire, mais dans un silence pire que l’absence. Aucune image derrière elles, pas de visualisation, pas de rime et encore moins de raison. Alors il leur avait tourné le dos, l’enfant, le sourcil froncé, les lèvres serrées qu’aucun mot écrit ne voulait franchir. Il y en avait eu des cris, le soir à la maison, « mais regarde donc ! Il suffit de lire les lettres, tu les connais déjà, et le mot aussi tu l’as déjà vu. Vas-y…. » Il n’y allait pas, l’enfant buté, malheureux comme une pierre devant ce mur aux briques aussi dures que sa résolution de les ignorer désormais. Et il y avait eu ces séances chez madame P., l’affreux petit cabinet où elle exerçait, sa horde d’improbables hérissons qui montaient une garde silencieuse autour de l’enfant démuni. Et petit à petit les lettres s’étaient mises en rang, pas de bonne grâce, c’est sûr, mais contraintes et forcées par l’habileté de cette femme et l’opiniâtreté d’un petit garçon qui était pourtant sorti plus d’une fois en pleurant. Vaincues par ces deux volontés conjuguées elles avaient cessé de se rebeller pour s’organiser. Le voyage pouvait commencer.
Pas bien loin d’abord, de petits sauts de puce dans la réalité que décrivent tous les livres de lecture, celle que vit l’enfant : la maison, la rue, l’école, le gâteau du dimanche et les billes de la récré.
Plus loin ensuite. Dans le temps et la réalité, au-delà des limites imposées, le grand bond dans le vide, dans l’imaginaire d’un inconnu. Là où les objets prennent vie et vous entraînent dans leur sillage, effaçant méthodiquement les contours. Aveugles et sourds à ce qui vous entoure, vous lisez fébrilement, le souffle court, le doigt crispé sur la page à tourner, encore, plus vite, que va-t-il se passer dans les chapitres inexplorés ?
Et l’enfant fâché, petit visage crispé d’angoisse et langue qui fourchait, a reçu ce cadeau magnifique, ce voyage merveilleux dans les mots imprimés, un plaisir fou qui ne l’a plus jamais quitté.
En hommage à Frédérique, une autre Madame P.
Joli cadeau de fin d’année, être « rescapée » par une couturière qui manie aussi joliment la toile que les mots !
À défaut de résolutions, je propose donc un petit « brimborion » maison aux trois courageux qui laisseront un commentaire sur ce billet.
Petit mode d’emploi :
1. Les participant(e)s doivent posséder un blog
2. Les 3 premières personnes à laisser un commentaire recevront un brimborion maison (je vous laisse chercher la définition…)
3. Ces brimborions parviendront à leur destinataire au cours des 366 jours de l'année
4. Seule condition : s’engager à Pay It Forward, donc à assurer le relais en faisant la même promesse sur son blog.
Et enfin, la règle veut que chaque personne ne s’inscrive pas plus de trois fois…
Lundi 14 : le temps a filé, je suis un peu noyée sous un projet... mais je ne vous ai pas oubliées : j'attends donc vos coordonnées par mail... Je vous envoie dès que possible un mini-questionnaire...
L’année dernière, pour la première fois, elle avait osé. Jusque-là, elle s’était toujours contentée de réinventer le décor familier pour lui donner des airs de fête et de passer des heures - divines - à faire ses petits paquets, deux des grands plaisirs de l’année. Pourtant, ce n’est pas forcément une période aussi féérique qu’on aimerait le croire mais elle persiste, envers et contre toutes les petites et grandes fâcheries, les rancoeurs inassouvies et les non-dits. Elle s’obstine, pour dire les choses clairement, malgré son amoureux même qui la voit déjà s’étourdir dans une entreprise trop lourde pour elle, où elle s’épuisera. Alors elle fait un peu semblant, elle prend un bloc et un crayon d’un air conciliant et allons-y gaiement pour l’organisation : le dîner, première préoccupation, faire simple mais délicat, raffiné et appétissant… Autant vouloir trouver un mouton à cinq pattes la semaine des quatre jeudis, lui dira-t-on, et on aura raison, mais haut les cœurs, sus aux recettes éprouvées ou plus hardies, que la fonte mijote, que le four ronronne et que l’argenterie rutile !
La fameuse « déco de Noël » ensuite. Vaste entreprise là encore, mâtinée d’un soupçon de mégalomanie. Mais les fâcheux éventuels, les grincheux de
Enfin, trois fois enfin... l’heure est aux soupirs récurrents, aux lamentations d’automne finissant et aux éternels questionnements : grands dieux et tous leurs saints, qu’offrir, que ne pas offrir ? C’est ainsi, Noël a ses tourments que la raison ignore, qui hantent les nuits de l’Avent et désespèrent les banquiers.
Elle n’échappe pas à la règle, malgré la résolution ferme comme le roc d’y penser, de prévoir, de glaner de doux présents tout au long de l’année, au hasard des promenades, des brocantes et des escapades. Ne serait-ce pas merveilleux, de franchir la porte d’une nouvelle rentrée déjà doucement chargée d’une manne finement choisie, parfaitement adaptée aux goûts et aux envies des personnes chéries ? Le merveilleux étant par définition un phénomène à éclipses, il faut bien reprendre pied dans la réalité lorsque novembre emporte avec lui ses vilaines brumes de pluie et que le 1er décembre sonne le glas de ses espérances de fourmi prévoyante.
Cette année donc, elle a pris son courage à deux mains et décidé qu’assez c’était assez, elle allait tout faire elle-même. En 2006, elle avait timidement glissé au milieu du reste un petit panier de baumes, d’huiles et de poudres parfumées ho-me made pour sa mère et sa sœur. 2007 serait l’année de la couture ! Son habileté en la matière est encore bien mince, elle a surtout beaucoup lu, fait quelques essais qui l’ont encouragée et acheté de telles brassées de tissus qu’il allait bien falloir qu’elle les transforme en quelque chose… En théorie, la dite chose a été vite réglée : pour son père, une belle écharpe de monsieur, laine beige cendré et soie brochée, pour sa mère une pochette « utilitaire » pour ranger carnet de chèques, cartes et menus papiers, et pour sa sœur enfin, un joli sac à main.
Tout fringants après ce galop préliminaire, ses neurones se sont remis au trot pour passer à la phase deux de l’opé-ration : la conception. Le plus dur étant fait, à savoir se répéter dix fois par jour qu’elle réussirait jusqu’à s’en persuader à peu près, restait tout de même le passage de l’idée à la réalité. La chance sourit aux débutants, dit-on, et hasard ou miraculeuse conjonction de ses facultés de concentration et de représentation spatiale, elle a réussi à dessiner deux modèles (parce que tout de même l’écharpe, restons sérieux…) sans jurer qu’on ne l’y reprendrait plus. Et même, osera-t-elle l’avouer, elle a passé des heures bien douces en compagnie de sa machine et de ses aiguilles avant d’aller brandir sous le nez effaré des hommes de la maison, fière comme une coquelette de basse-cour, les modestes merveilles qu’elle a préparées. La dernière, elle ne l’a montrée qu’aux garçons car c’est à l’amoureux qu’elle est destinée : une écharpe encore, de lourde soie brochée comme celle d’un lord anglais...
Son petit cadeau à elle, c’est de découvrir, enchantée, à quel point le travail de ses mains a le pouvoir de l’apaiser...

Certains disent que ce que l’on fait le soir de l’An, on le fait tout l’an. Si elle repense à hier, il n’y a rien qu’elle n’ait envie de refaire pendant 365 jours : elle a pris le temps de se faire belle comme elle n’en a pas l’occasion si souvent, elle a ri avec ses enfants, délicieusement dîné avec des gens souriants, offert et reçu des baisers et des présents, ri et chanté, tapé trois notes sur un clavier - les seules qu’elle sache jouer - admiré la gaieté résolue d’une femme que la vie n’a pourtant pas épargnée et accueilli sous son toit une amie fidèle, avant de s’endormir à côté de son amoureux comme elle l’a fait tous les soirs de ces 6 dernières années.
Pourtant, elle ne vit pas dans un rêve, elle sait bien qu’il ne suffit de dire « Bonne année », aussi sincère soit-on, pour que tous les vœux se réalisent. Et même si elle aussi a eu son lot de chagrins, elle sait se souvenir des cadeaux que la vie lui a faits. Des belles rencontres qu’elle lui a offertes. De celles qu’elle va faire encore, cette année peut-être, et qu’elle imagine déjà. Alors à tous ceux qui n’ont peut-être pas cette chance, qu’elle les connaisse ou pas, tout ce qu’elle peut souhaiter de mieux c’est d’être en paix avec eux-mêmes et d’oser aller vers les autres, parce qu’elle connaît le prix de ce bonheur-là.
C’était un beau jour pour naître, quelque part entre Noël et le Jour de l’An. Dans cette petite rue toute proche du quartier chinois, une clinique toute blanche, celle où son deuxième frère était déjà venu au monde. Le pâle soleil d’hiver commençait à teinter de rose les façades un peu austères de la rue Nationale, nul bruit ne parvenait de l’exté-rieur, il était encore bien tôt quand sa maman était descendue. Ce n’est pas ce jour-là qu’elle était attendue, il s’en fallait même de trois semaines, mais les rigueurs de l’hiver, le déménagement qui les avait tellement éloignés et cette petite fille trop pressée avaient fait craindre un accident. On s’était donc résigné, prudemment mais sans grande joie, à fixer la date de son entrée dans le monde.
La veille, ses parents avaient terminé les derniers préparatifs. Sa maman avait regardé une dernière fois le couffin où elle passerait ses premières nuits à la maison, vérifié encore le contenu de la petite valise achetée quelques mois auparavant rue de l’Université et remplie de délicats et minuscules vêtements et des indispensables compagnons des premiers jours : un tout petit nounours brun-orangé drôlement assis, le hochet d’argent et son ruban vert, le tout petit bracelet avec sa plaque de jade porte-bonheur. Elle avait parcouru une dernière fois la maison, elle savait que lorsqu’elle reviendrait, elle ne la verrait plus tout à fait de la même façon. Puis ils avaient fait le long chemin jusqu’à Paris, quittant la campagne enneigée pour retrouver le macadam familier et la foule de décembre. Il était tôt encore, alors ils avaient eu le temps d’aller rue de Rivoli faire les derniers achats pour la petite fille, un pantalon marron glacé et les chaussons assortis, et une petite robe grise. « C’est pour quand ? » avait demandé gentiment la vendeuse. « Pour demain » avaient-ils répondu en chœur, riant doucement devant son air étonné.
Puis ç’avait été l’heure. Ils avaient roulé doucement vers cette petite rue du 13ème, franchi la porte familière et annoncé leur arrivée. On les avait envoyés au 4ème, l’étage des jeunes mamans, chambre 401. Elle se souvient que c’était comme dans un rêve, cette installation calme dans la chambre blanche, les pleurs assourdis des nouveaux-nés, le bringuebalement du chariot du goûter. Elle avait pris possession des lieux, intensément consciente de vivre les dernières heures avant l’arrivée de son bébé, savourant tranquillement le moindre geste, ouvrir les valises, sortir la minuscule grenouillère blanche et la douillette bleu-grisé qui réchaufferait la nouvelle-née, garnir le berceau transparent du joli drap brodé et de la couverture tricotée. Pour finir, elle avait placé le nounours et accroché le hochet à l’arceau métallique, avant de dire au revoir à son amoureux et de se préparer à sa dernière nuit de future maman. Plus tard, la sage-femme était venue la voir, s’assurer que tout allait bien et écouter le cœur du bébé. La nuit était déjà tombée, elle retrouvait cette obscurité orangée de la grande ville et sa sourde rumeur qui ne finit jamais.
Le lendemain, tout était prêt pour l’accueillir. Les salles d’accouchement étaient un peu retirées, les couloirs silencieux. La salle était grande, sans éclairage brutal, on l’avait installée près de la baie vitrée. Elle pensait que ce serait rapide, pour un troisième enfant on pouvait imaginer qu’il n’y aurait pas de difficulté. Ce n’est pourtant que huit heures plus tard que la princesse avait ouvert les yeux sur le monde qui l’entourait, vite emportée par son papa vers son premier bain. L’étrange ralentissement de son cœur qui avait tant inquiété sa maman, et fait craindre à la sage-femme un accident, s’était expliqué très simplement : la jeune acrobate avait fort habilement noué son cordon et ce fameux « déclenchement » si redouté l’avait peut-être sauvée. La petite princesse de l’hiver était née.
Derrière la fenêtre, le soleil brillait toujours résolument, il était presque 17 heures ce 29 décembre, le tout petit enfant et ses parents se reconnaissaient doucement.
Hier, elle et eux sont retournés à Paris, trois ans jour pour jour après ce matin de 2004. Au programme, acheter le tissu enfin choisi pour refaire la garniture du landau et aller admirer les vi-trines de Noël avant un dîner familial. La foule du marché Saint-Pierre annonçait celle des grands magasins, les vitrines étaient prises d’assaut mais, confor-tablement installée dans les bras de son papa, la princesse leur avait de toute façon préféré le plafond lumineux et l’immense sapin qu’il a fallu photographier. Avant de repartir, on est allé acheter le parfum des enfants sages, celui des petites cerises, qui l’accompagne depuis le premier jour et que sa maman ne peut jamais sentir sans un serrement de cœur. Après avoir remercié la vendeuse souriante qui traitait sa toute petite cliente comme un personnage important, elle a pris fièrement le petit paquet noué d’une faveur rose, refusant obstinément de le confier à sa maman. Dans la voiture, elle a encore admiré les lumières,
Avant leur dîner, ils sont passés embras-ser une amie dans l’immeuble où ils ont habité avant de quitter Paris, retrouvant presque machi-nalement les gestes familiers pour allumer la minuterie ou sortir de l’ascenseur si étroit. Chaque moment était important, c’était une journée particulière, une de celles qui fabrique des souvenirs. La nuit était déjà tombée lorsqu’ils sont arrivés chez A. Elle les attendait, un joli couvert était déjà dressé, la maison embaumait. La princesse ravie devant le plateau ancien chargé de son service à thé - ravissante miniature de porcelaine de Saxe - qu’on venait de lui offrir, jouait à la dînette comme une enfant du temps jadis. Elle s’était ensuite extasiée devant la malle ancienne destinée à sa maman, la transformant immédiatement en « trésor ». Trop grande pour entrer dans le coffre de la voiture, cette malle l’accompagnerait durant le voyage de retour, berçant certainement ses rêves de petit enfant enivré des sensations de cette longue journée.

C’est depuis la rentrée qu’elle a vraiment ritualisé les anniversaires. Le gâteau et les bougies en sont, bien évidemment, les ingrédients essentiels. Depuis sep-tembre, lorsqu’on lui posait la question « tu as quel âge ? », elle répondait invariablement « ‘roizan ! » en ponctuant l’affirmation d’une main d’où pointaient vaillamment trois petits doigts potelés. Ce samedi après le déjeuner, son frère aîné a donc préparé le gâteau au chocolat pendant que sa maman tricotait les derniers rangs d’un petit pull destiné à Heidi, la poupée qu’elle a trouvée au pied du sapin, le matin de Noël. Mal réveillée de sa sieste elle était grognon et d’abord, elle n’a pas voulu voir ses cadeaux. Un biberon chaud et un câlin dans les bras de papa ont été nécessaires pour qu’elle reprenne pied dans la réalité. Celui-ci, amusé par l’exclamation de sa fille devant la malle, avait eu l’idée d’y cacher les cadeaux. Ils y avaient donc placé la petite fée-poupée, le jeu de pâte à modeler et une jolie réédition d’un livre animé ancien. La malle contenait également la vieille armoire de poupée qu’ils avaient achetée en novembre, patiemment restaurée par papa et remplie de petits vêtements achetés ou faits à la maison. Il y avait même deux adorables petites robes anciennes dénichées sur les vide-greniers de l’automne, et puis encore la toute petite brosse à manche d’ivoire de la vente de charité et de minuscules papillons fleuris pour mettre dans les cheveux de Heidi.
Alors, après le goûter et les bougies, toute la famille s’est installée autour d’elle pour jouer, les garçons secrè-tement ravis de retrouver la pa-touille colorée de l’enfance pas si lointaine et elle toute à son plaisir de faire de longs spaghettis, puis de regarder encore et encore les animaux savants du livre, les singes qui font danser les chiens au son de leurs violons et l’éléphant qui salue, la belle à l’éventail et la jolie chèvre blanche.
Ce soir, c’est une petite fille un peu plus grande qui est allée rejoindre son lit, serrant sous le bras la poupée dans sa nou-velle robe de nuit. De-main on jouera encore, on sortira les petits habits pour Heidi, on fera sem-blant de coiffer ses doux cheveux et on y fera voler les papillons. Puis, s’il fait beau, on l’installera dans sa poussette, on placera l’ombrelle pour la protéger du soleil d’hiver et on ira se promener le long de la rivière.

Elle n’aime pas ce mot. Déco de Noël. Elle sait bien que c’est un peu de l’intran-sigeance, elle ne le dit pas trop fort, mais décidément elle ne l’aime pas. Elle trouve que ça gâche un peu ce mystère, cette petite magie de dé-cembre qu’elle aime comme une enfant, cette atmosphère. Mais ce mot-là non plus elle ne l’aime pas. Trop galvaudé. Encore un brin d’intransigeance, elle le reconnaît, sûrement une déformation due à la routine quotidienne… Là où elle est bien attrapée, c’est qu’elle ne sait pas trop par quoi les remplacer, ces mots formatés qu’il faut bien utiliser. Ambiance ? Même pas la peine d’y penser ! Mise en scène ? Ça s’améliore, d’autant plus qu’elle aime passionnément le théâtre et la vie qu’il sait inventer. On pourrait y penser… Mais en attendant les jours filent, et sa maison a pris doucement son visage de fin d’année.
Elle ne réfléchit jamais vraiment, enfin elle ne décide pas. Les choses se font d’elles-mêmes, évoluant doucement, cela dépend de la couleur du ciel un jour particulier, d’un tissu qu’elle aura touché,
d’une plume ramassée ou d’un rameau qui aura tranquillement séché, petit trésor précieu-sement ramené de promenade. Et une fois encore ces éléments disparates, petits bouts de rien sans valeur, sans relation connue ou évidente, vont se marier pour créer un univers éphémère qui disparaîtra aux pre-miers jours de la nouvelle année.
Elle a ses préférences, tout de même, et des refus tout aussi marqués. La transparence bien sûr, aussi loin que remontent ses souvenirs, le blanc et l’argent, plus récemment l’or assourdi et le rouge foncé. Pas ou peu de guirlandes, sauf de lucioles minuscules, blanches impérativement, dont elle s’acharne chaque année à dissimuler le fil pour que le sapin ait seulement l’air habité d’étoiles. Des rubans à foison, parfois, qui réchauffent le vert et lui rendent vie par leur imperceptible mouvement. Des cannes en sucre d’orge, une année, qui avaient fait rêver les garçons encore assez petits pour s’émerveiller de voir pousser les bonbons aux branches de l’arbre-roi. Et puis, au gré de l’imagination, des fleurs fraîches, des plumes, de minuscules images de Noël surannées…
Cette année, c’est le calendrier de l’Avent qui a donné le ton : la maison prendra des airs de forêt enchantée. La cheminée de la salle à manger, où le délicieux trésor a été placé hors de portée de menottes un peu trop empressées, a été la première à subir la métamorphose. Une couche de mousse est venue adoucir le marbre noir un peu austère, les dernières châtaignes, déjà un peu séchées, attendent çà et là de disparaître doucement dans l’humus odorant où la neige forme des dessins hésitants.
Une mystérieuse grenouille, probable Prince charmant, surveille d’un œil ardent le jeune éphèbe rieur qui pourrait bien lui ravir le cœur de la princesse et espère - vainement ? - que les roses magiques sauront lui faire voir la beauté par-delà la pauvre défroque à laquelle un sort funeste l’a condamné.

Quelques jours ont passé, dans l’attente du marché de Noël et du marchand chargé de sa moisson de sapins alsaciens. Pendant ce temps, la forêt faisait une timide entrée dans le salon, irisant d’un doux scintillement le lustre fleuri où un oiseau fabuleux a abandonné en passant quelques plumes d’un blanc éclatant. Sur la vitrine elle a laissé sa marque aussi, tapis de mousse semé de bulles de givre sur lequel deux anges de cristal veillent silencieusement. Confusément consciente que cette débauche de nature dans la maison annonçait quelque chose de plus grand, la princesse s’emplissait les yeux de cette étrange féerie et considérait sa maman d’un œil nouveau : elle aussi est donc capable de s’inventer des histoires enchantées…
Dernier acte, une semaine avant Noël : le sapin est arrivé, encore tout auréolé du vent glacé qui soufflait devant la collégiale. Pas très grand car les pièces de cette maison bourgeoise ne lui offriraient pas l’espace qui le mettrait en valeur, mais régulier et bien fourni, la branche fière et l’aiguille luisante. Cette année il avait été décidé qu’il prendrait place au pied de l’escalier, où on pourrait l’admirer sans se bousculer, à travers les vitres qu’un givre magique a blanchies. Des cristaux de neige ont été semés sur le grand drap tendu derrière lui, et une branche qui semble onduler est venue se poser en fragile équilibre, orchestrant un silencieux ballet de végétaux séchés et de transparences de gel. 

La rampe de l’escalier s’est ensauvagée de branches de sapin et d’une chevelure de lin, la mousse et les pommes de pin
ont pris possession des marches. Le ruban lumineux que prolonge la cascade de perles de la rivière gelée allume des reflets éphémères sur les stalagtites qui accom-pagnent le visiteur pen-dant sa montée. Dans le secret des branches, trois frères ours - du plus clair au brun foncé - montent une garde éternelle, silencieux détenteurs du mystère de Noël…

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