Mémoire

Samedi 9 août 2008

Chacune joue la sienne. Maison, appartement, chalet de montagne ou isba lointaine, chaque demeure a sa voix, aussi unique que l’odeur qui l’imprègne, et bat le rappel des souvenirs, parfois.

 

La symphonie de la plomberie, pour chaudière et tuyauterie. Le vent qui joue au fantôme dans la cheminée, agitant furieusement la plaque métallique qui l’empêche d’entrer et glissant ses squelettes de doigts dans le moindre interstice. Les accords grinçants du plancher, comme sous un furtif menuet. Les lycéens du matin, qui s’interpellent sous ses fenêtres alors qu’elle dort encore. L’horloge qui tressaille à chaque minute qui passe, et dont on croit entendre le soupir lorsque la grande aiguille vibre et s’élance vers l’heure qui va naître.

 

Tous ceux-là, et d’autres encore. Il y en tant qu’elle a perdu le compte dans le flot des années. Autant de petits repères temporels qui ont gravé sa mémoire en taille-douce et la plongent à capricieux intervalles dans cette vie si privée qu’elle ne peut la partager. À jamais sienne. Elle peut en parler, elle le fait souvent, mais mettre des mots sur des vibrations est aussi vain que vouloir saisir le vent. Elle s’y acharne parfois, elle aimerait tellement dessiner dans l’air le moment perdu, l’heure enfuie, en restituer la chair comme elle ouvrirait un fruit mûr, mais alors même que les mots se pressent et que ses mains dansent un ballet aveugle, elle sait déjà qu’elle n’y parviendra pas. Alors elle reficèle soigneusement l’instant, lisse en pensée le papier, soie ou chiendent, où il est empaqueté, et fait mine de rien. C’est une frustation douce, une pente impossible à gravir qu’elle accepte de contourner. Elle ne sera pas victorieuse, elle baisse dignement pavillon tandis que ses souvenirs impalpables continuent de jouer le diapason.

 

Au fil du temps, cette mélodie s’est humanisée. De l’enfance, rien ne subsiste. Les inévitables disputes des grands ne franchissaient pas les murs, sans doute parce qu’ils n’élevaient pas le ton lorsqu’un désaccord survenait. Elle vivait dans une petite maison, au fond d’un jardin clos, d’où seuls lui parvenaient le chant matinal des oiseaux et les voix désolées des matous vagabonds. Puis elle a grandi, elle a vécu dans des appartements plus ou moins habités par la voix des autres, par leurs pas dans l’escalier ou les rires d’enfants inconnus, elle entendait la cuisine avant d’en sentir les parfums, les cuillères de bois qu’on pose trop vite, la cocotte-minute qui ferraille et chuchote, le raffût des casseroles et l’eau en cascade. Et puis elle a eu un premier bébé, et ses nuits n’ont plus jamais été les mêmes. Combien de fois aura-t-elle tendu une oreille inquiète au souffle de l’enfant, se penchant au-delà de l’équilibre par la porte entrouverte, combien de fois se sera-t-elle glissée parmi les ombres de la chambre pour aller se pencher sur le berceau ou le petit lit, frôlant parfois de ses cheveux la main ou le front, comme par mégarde ? Toutes les mères ont fait, font et feront cela, entrer à pas de loup, tourner légèrement la tête pour mieux saisir la respiration légère, s’incliner vers l’enfant abandonné au sommeil pour être sûre, le cœur en accélération brutale, parce qu’il est parti si loin que son souffle n’est plus qu’une esquisse. Puis se redresser, rassurée, oser peut-être une caresse furtive avant de reculer, le pas plus léger.

 

De ses cinq sens, elle se dit parfois que celui-là est le plus précieux. Celui qui lui a offert et lui offre encore les sensations et les bonheurs les plus intenses. Longtemps elle s’est crue ridiculement sensible parce que la musique la faisait pleurer, qu’elle ne pouvait et ne peut toujours pas chanter certaines chansons sans que sa voix ne se fêle. Elle a tu de son mieux cette fragilité, comme on cacherait un secret honteux. Jusqu'à ce jour où elle l’a lu, dans un livre très sérieux : « …la musique fait pleurer ». Symptôme décrit sans emphase avec quelques autres et pour lequel tel remède homéopathique était proposé. Le Dr H. ne saura jamais à quel point il l’a soulagée, littéralement, de ce poids qu’elle portait comme une pénitence. Elle pleure toujours en entendant Les roses blanches ou le petit air de flûte d’un dessin animé de son enfance, les accords de Bach, Mahler ou Schubert la saisissent chaque fois au creux du ventre, elle tressaille à la plainte légère des doigts qui glissent sur les cordes d’un violoncelle ou à la voix ineffable d’un piano. Mais elle ne le cache plus. Et lorsque son regard se perd un peu, c’est souvent qu’elle contemple, visible pour elle seule et comme surimposée, la structure infrangible des sons de sa vie.

 

  

 

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Lundi 4 février 2008

Un jour on perd sa légè-reté et elle ne revient pas. On est allongée dans un lit blanc, le ventre creux d’avoir été si plein, le berceau est là, tout près, une plainte lasse et continue en sourdra toute la journée. On est encore une toute jeune femme, loin de chez elle, emplie d’une fatigue immense qui coupe la voix et fait les membres lourds. On a cru mourir, on l’a craint, viscéralement. La douleur est là, ressac invisible qui s’amplifie aux cris plus forts de l’enfant qui a faim. Tranchées. On aura tout le temps de comprendre qu’il ne s’agit pas ici de fossés protecteurs mais du corps créateur, devenu maternel par la magie d’un cordon de chair et qui continue de répondre à l’appel fondamental de son petit. Le plus beau jour de la vie. Se sentir coupable de ne pas ressentir cet élan dont on parle tant, de ne pas faire le lien entre ce ventre encore si rond la veille et le tout petit garçon qui s’est endormi pour quelques instants. Laisser voguer les pensées, presque informulées, tout occupée à tenir la douleur en respect, à ne pas se laisser envahir par la peur qu’inspire ce corps malmené, poussé au bout de ses limites. Se réjouir secrètement mais avec une pointe de honte de l’annonce de l’infirmière : « vous devez vous reposer, ce soir nous le prendrons. » Et puis mourir de haine muette lorsqu’elle revient, sourire au vent, emmener le petit berceau blanc. Voleuse d’enfant. L’insulter à bouche fermée, le ventre de nouveau tordu et comprendre que c’est fini. L’insouciance magnifique, celle de l’enfant qui ne sait même pas qu’un autre instant suivra celui qu’il vit, est partie à jamais. Est-ce la même chose pour un homme ? Elle s’est souvent posé la question, sans jamais y répondre. Il lui semble que non, que ça ne peut pas être pareil. Porter un enfant donne pour toujours le sentiment de l’extrême fragilité de l’humain. Pas de carapace pour se protéger, juste une peau pour contenir cette merveilleuse machinerie, si sensible, si puissante, si facile à détruire. Et simplement irremplaçable. Miracu-leux assemblage d’atomes baignant dans un grand lac d’eau, unique de toute éternité. Elle a découvert le soir de ce jour-là que plus jamais elle ne se reposerait. Elle a cessé depuis longtemps de se demander si c’était normal, ce mouvement animal, cette implacable évidence, d’autres appellent ça les liens du sang. Elle ne sait pas. Elle ne croit pas que ça fonctionne à chaque fois. Elle n’aime pas tous les gens qui lui sont liés de cette façon, loin s’en faut. Des parents, certes, mais encore ? Certains plus étrangers que d’autres humains qu’elle a croisés et reconnus. Si elle est très honnête, elle doit même avouer que pour certains, c’est presque de l’antipathie qu’elle ressent. Ce sont des choses qui ne se disent pas, bien sûr, quelle insupportable vulgarité. Mais ces enfants, ses enfants, si elle devait citer le premier sentiment qu’ils lui inspirent, c’est sûrement la peur qui lui viendrait à l’esprit. Pire même, non pas la peur qu’ils meurent, mais celle qu’ils disparaissent. Les deux mots sont parfois synonymes mais c’est à l’absence qu’elle pense. Celle qu’on n’explique pas, qui ne se guérit pas, comme une blessure mythologique. Elle a mis presque 30 ans à comprendre pourquoi elle avait si peur de ça. Le trou béant dans la trame de la vie, les fibres déchirées qu’aucun fil ne saura réparer. Un cache-cache sinistre avec le silence. Le souvenir est un simple fragment, elle est assise sur le fauteuil, dans leur chambre. Sa sœur est à ses pieds, elle la console sûrement, elle dit qu’ils « ont eu si peur, tu comprends ? ». C’est tout. Depuis la course dans la rue, tirée par la main de la maman de son amoureux du CP, « tu sais où tu habites ? ». Oui, elle sait bien sûr. Il est sept heures du soir, elle a six ans, elle n’est pas rentrée après l’école. Puis un immense blanc et elle est assise sur ce fauteuil, elle sent encore les liens de rotin sous ses cuisses mais c’est tout. De la colère de ses parents, de cette peur qu’elle leur a faite, rien, pas le moindre souffle de souvenir. Mémoire effacée. Un psychiatre hocherait la tête d’un air entendu, cas typique de refoulement hystérique, terrassement immédiat, impeccable travail de fossoyeur. Pas vu, pas pris. Et des années plus tard, la peur au ventre pour une sirène dans la rue, un téléphone qui sonne, un retour tardif. La certitude du pire, la terreur blême qui paralyse et l’impossibilité d’expliquer. De justifier. Et ce début d’explication qui a dénoué quelques fils, les a remis à l’endroit, sans pourtant effacer cette autre peur, une peur pire que la sienne, celle qu’elle a inspirée et qu’elle expiera peut-être jusqu’à la fin de sa vie ? Étrange récolte pour une petite fille à qui on n’a pas su expliquer. 

Ses enfants le savent, elle leur a toujours dit « ça me fait peur » comme elle aurait annoncé une maladie. C’est la peur de maman. Pas de quoi faire un monument. Bizarrement, elle ne les a  jamais surprotégés. Pas d’arrache-cœur chez elle mais des mots à n’en plus finir, autres barrières à sauter ensemble. Aussi légèrement qu’elle le peut maintenant que la terre la retient par ces trois liens, son triangle humain.   

 

19 ans aujourd’hui qu’elle est devenue maman pour la première fois…Merci à Laurence pour ces légers papillons, puisque ce jour est aussi spécial pour elle...  

 

 

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Lundi 28 janvier 2008

C’est un endroit interdit, sans adresse, sans pays. Personne n’y est jamais entré, même elle ne s’y aventure qu’avec prudence. Une lumière improbable y règne toujours, pas le jour ni la nuit, un entre chien et loup qu’elle seule connaît. Un antre familier. Comme dans un vieux film d’angoisse, la brume enroule parfois de longues écharpes autour de silhouettes sombres dont on ne verra rien, cachant et dévoilant tour à tour une maison endormie, un arbre décharné, un chat qui glisse et se fond dans la nuit. Là sont rassemblés ses souvenirs, toutes ces bribes qui font sa vie, ceux qu’elle a aimés ou perdus de vue, les vivants et les morts, un rayon de soleil sur un mur de pierre, un morceau d’écorce patiné et une poignée de feuilles froissées. Des cris, quelques larmes, des éclats de rire dont l’écho flotte encore. Des notes de musique, partout, depuis toujours. Une silhouette qui s’éloigne rue de Rivoli. Puis des fleurs parsemées sur un plancher, une chemise blanche et un air doux comme en été. Deux heures sur une plage hors saison, hors du temps. Le canal du Midi au mois d’août, des anglais près d’une péniche amarrée, une étole de soie grise, deux enfants jamais nés. Le sol n’est pas toujours bien solide, certains recoins ne se visitent qu’avec prudence et d’autres sont fermés à clé. Elle en a fait le tour, plus rien à en tirer, la page doit se tourner. Barbe-Bleue est parti, le chemin a cessé de poudroyer sous ses pieds. C’est un étrange bric-à-brac, son petit bazar secret. Elle ne pourra jamais en parler, les mots pour le décrire, elle devrait les inventer. Elle l’a lentement apprivoisé, même si quelques créatures rétives le peuplent encore, bien cachées, rebelles à ses tentatives. Être heureux malgré tout, comme tous les autres, ses semblables, ceux qui n’avoueront jamais où ils s’en vont quand leur regard se perd. Sourire à l’oiseau qui chante, éperdu, à la pluie qui rosit les joues, à l’enfant qui rit de bonheur pour rien, pour tout. Et refaire ce puzzle chaque jour, lui ajouter des pièces noires ou blanches, continuer sans relâche à construire cet édifice si étrangement solide, penché sur le vide.

 

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Lundi 17 décembre 2007

Sa grand-mère avait élevé seule ses sept enfants. La dernière-née, celle qui deviendrait sa mère, n’a jamais connu son père. La veille de Noël, il était parti fêter la Nativité à sa manière ; le froid et une plaque de verglas l’avaient tué. Il ne saurait jamais qu’une autre guerre se pré-parait. Son épouse, lourde d’une nouvelle vie, dût ainsi préma-turément mettre en terre son mari. Il ne semblait pas qu’on l’ait vraiment regretté, on ne parlait pas beaucoup de lui, il se perdait dans le passé. Cette grand-mère avait eu une vie très dure. La solitude, cette précarité qu’on connaissait autrefois dans les campagnes et qui épuisait hommes et femmes avant même la maturité, rien ne lui avait été épargné. Elle avait dû se résoudre à faire tous les métiers ou presque, pour que sa famille puisse subsister. Le siècle l’avait vue naître, en 1970 elle disparaissait, discrètement comme elle avait vécu.   

 

Cette femme fondatrice, elle ne s’en souvient pas. Ou si peu. Elle était bien petite encore lorsqu’elle mourut, et même le chagrin de sa mère, elle ne se le rappelle pas. Presque une inconnue. Deux images pourtant flottent dans sa mémoire, un peu nocturnes comme un secret. Sur l’une d’elles, elle vient d’arriver dans le petit village avec ses parents, elle est devant la petite maison. Sa grand-mère est assise là, derrière le fenestron, dans l’obscurité. Elle les attend. Lorsqu’ils entrent, la petite fille voit sur les genoux de l’aïeule une boîte blanche et bleue, ouverte, révélant sous le papier de soie des nounours en chocolat. Petite gourmandise d’une femme que la vie n’a pas gâtée, qui savoure en même temps que la guimauve le plaisir anticipé de l’arrivée de ses enfants. Elle avait été bien étonnée, la petite fille, de voir une si vieille dame manger des bonbons. On lui disait souvent que ce n’était pas bon pour les dents, ni pour le ventre, et qu’il fallait être bien sage pour recevoir ces délicieuses récompenses. Alors voir un adulte, surtout aux cheveux blancs, savourer sans se cacher des friandises défendues, ça la faisait rêver. Et un peu s’inquiéter, aussi, parce qu’alors, si les grands devenaient comme des enfants, mangeant sans retenue gâteaux et bonbons, quelles autres découvertes effrayantes restait-il à faire ?  Les adultes cachaient donc de lourds secrets… Et puis, des nounours, on n’avait pas idée ! C’était tellement enfantin, tellement « pas sérieux ». Aujourd’hui, elle dirait « régressif » et son cœur se serrerait un peu, comme toujours, à l’idée de cette vieille dame savourant comme elle pouvait un peu de la douceur de vivre qui lui avait si cruellement manqué.  

 

 

La princesse est gourmande, c’est là son moindre défaut. Elle a découvert le chocolat tardivement, mais rattraperait depuis, si on lui en laissait le loisir, tous ces mois de privation. C’est encore plus récemment qu’elle a découvert les divins oursons. Sa maman s’était éclipsée pour la nuit, elle s’était offert une soirée à Paris, un dîner de filles après le théâtre plus qu’à moitié raté, la faute aux embouteillages du vendredi soir. Une petite escapade délicieuse, dormir chez son amie, deux étages au-dessus de son ancien appartement, renifler l’air familier, donner des coups de pied dans les feuilles mortes sur le chemin de Montsouris, regarder grimper le nouvel immeuble qui bientôt boucherait la vue sur la Tour qui scintillait au loin. Et le lendemain, le salon MCI, d’où elle avait rapporté des babioles pour son « atelier », même si tout le monde s’accordait à dire que « c’était bien décevant, cette année ». Avant de rentrer, elle était repassée dans son ancien quartier, chez le traiteur italien qui leur manquait tant, pour rapporter des pâtes fraîches, des tomates mi-séchées et du parmesan. Ils se régaleraient, elle le savait d’avance, et elle avec eux, de les voir transportés en arrière de quelques années. Ce soir-là, c’est aussi un peu de nostalgie qu’ils auraient pour le dîner. Pour les grands, des gâteaux de leur ancienne pâtisserie étaient tout indiqués, et elle avait retrouvé avec un peu d’émotion le visage de cette dame qu’elle rencontrait souvent à la sortie de l’école. Elle avait donné des nouvelles tout en choisissant des nounours pour la princesse, se demandant à l’avance comment elle réagirait devant cette friandise, elle qui n’en mangeait pas à la maison. Puis la route, de nouveau, la ville qui s’éloigne et s’efface devant les champs familiers. Lorsqu’elle les a tous retrouvés le samedi soir, il faisait nuit déjà. Elle arrivait chargée, un peu étrangère déjà d’avoir découché, comme auréolée d’un parfum d’inconnu. Elle avait donné le menu du dîner, vu les yeux des garçons s’allumer du plaisir annoncé, comme elle l’avait prévu. Baignée de frais, la princesse était déjà en train de dîner. Ravie de retrouver sa maman qu’elle avait dû croire perdue, elle avait ouvert des yeux stupéfaits devant le petit sachet odorant, sentant avant même de voir qu’il cachait des bonbons. Sa joie simple faisait plaisir à voir, et par-delà tant d’années, l’espace d’un instant, elle a étrangement ressemblé à cette arrière grand-mère qu’elle ne con-naîtrait jamais.  

 

 

 

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Mercredi 5 décembre 2007

C’est un très vieux cahier. Sous la cou-verture de papier bleu fané, des pages couvertes d’une écri-ture serrée. La plume est appliquée. Les feuilles sont jaunies, comme passées dans du thé. Puis, des coupures de jour-naux apparaissent, soigneusement dé-coupées, disposées en quinconce, enjolivées ici d’une envolée de plume, là d’une arabesque, fragiles vestiges des efforts du début.

 Potage Crécy, beignets de salsifis, marrons braisés et pommes à la châtelaine... C’est un vieux cahier de cuisine. Celui de sa mère jeune fille, qu’un jour elle a pris. Il y avait beau temps que personne ne l’avait ouvert, alors bien sûr, « si tu le veux, il est à toi. ».

 Un cahier de rien du tout, une vieillerie, et puis la cuisine on ne la fait plus comme il dit. Avec tous ces beaux livres qu’on fait main-tenant, ces CD-ROM, ces émissions ! « Et puis tu en as déjà tant ! Tu avais bien besoin de t’encombrer de ce machin. »  

Mais ce machin, c’est un bout de son passé, pas de la fausse patine façon poussière de grenier. Il lui parle d’un temps où sa mère n’était pas sa maman. Il est toujours là, le vieux cahier, pas dépaysé au milieu de la cuisine chinoise et des délices du goûter, il voisine fièrement avec la pomme de terre de monsieur R. et la cuisine des mamans pressées.   

 

 

 

 

 

 

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Dimanche 28 octobre 2007

Quatre années se sont écoulées. Quatre an-nées, depuis celle où elle a dit deux fois oui à celui qu’elle avait choisi pour mari, et entre ces deux oui, six mois de secret. Près d’une demi-année à vivre dans la clandestinité. Personne ne savait, et elle, pen-dant ce temps, elle ap-prenait son nouveau nom. On leur en avait voulu d’avoir joué les cachottiers, ils n’avaient pas vraiment compris. À leur âge, bien sûr, ce n’était pas très rai-sonnable de raconter des histoires. Sauf que, l’histoire, c’est à eux-mêmes qu’ils l’avaient racontée. Et ça les avait bien amusés, de vivre ces six mois cachés.

 

 

Lui a mis sa belle chemise blanche, comme pour ce premier vrai dîner d’amoureux après son retour. Elle a choisi une jupe que toutes les Japan couture addicts s’arracheraient si elles la voyaient. Noire, caressant le mollet, satinée comme un Liberty et joliment ceinturée d’une sorte de panier. Le matin, au marché, elle a établi un menu simple mais un peu raffiné, choisi de bons produits, acheté les gâteaux chez le meilleur pâtissier. L’après-midi est vite passée, un peu de balançoire pour la princesse au square, le long de la rivière, le dernier panier à l’AMAP et déjà la nuit était tombée.

 

 

On a dressé une jolie table pour deux, les garçons avaient dîné de leur côté, puis profité de ce moment un peu hors du temps, comme ça n’arrive pas souvent. Elle se sou-vient du mariage reli-gieux, du ravissant petit château où ils avaient reçu leur fa-mille, de la féerie en blanc et gris à la lueur des bougies. Elle n’avait pas eu faim ce soir-là, c’est si loin déjà. Et il faisait si froid. Elle se souvient qu'elle grelottait dans la jolie robe de princesse médiévale - velours craie et soie rebrodée - qu’elle avait dessinée et qu’une costumière de théâtre avait cousue pour elle, presque sur elle. Pour se réchauffer, elle avait enroulé autour d’elle une longue étole de shantung gris, mais ça n’avait pas suffi. Qu’importe, le village était bien joli, dans son habit d’automne, comme le château qui resplendissait de toute sa vigne vierge rougie. Très émue, sa mère lui avait dit « c’est comme un conte de fées ». Aujourd’hui, le conte de fées a laissé place ‑ souvent pour le meilleur ‑ à la réalité, et ils ont passé une très douce soirée.

 

 

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Mardi 16 octobre 2007

On ne voit pas le temps passer. Enfin, c’est que ce qu’on dit. Elle, elle en a bien profité. Toutes ces années, 18, 19 en fait. Depuis ce moment où les résultats étaient arrivés. Une simple feuille de papier et tout avait changé. Elle s’en souvient très bien, malgré sa mémoire en pointillés, la Comédie sous le soleil, les pavés, les jambes qui se dérobent et la boule au creux du ventre. Un peu de mal à respirer. Et puis les mois qui passent, la tristesse d’être loin de ceux qu’elle aime, l’hôpital un matin, trop tôt, le médecin qui gronde et la perfusion. Huit semaines, les piqûres toutes les six heures, nuit et jour, le cœur qui s’affole au moindre mouvement, « C’est le médicament. Sans lui, vous ne seriez plus là. » Son anniversaire, Noël et le Jour de l’an entre ses quatre murs blancs. Le grondement des moteurs que l’on teste, les jours de bon vent.

 Et puis ce matin de février, le tout petit garçon qui ne veut pas crier, l’épuisement si total qu’elle croit qu’elle ne s’en remettra jamais, la main de la sage-femme qui la connaissait, elle s’est occupée d’elle si longtemps. La voix un peu bourrue, qui rassure, elle ne va pas mourir, bien sûr, puisque Madame R. est là.

 Quatre ans presque jour pour jour ont passé, un autre bébé est né. Lui aussi était trop pressé, il a fallu le convaincre de patienter, rester allongée, encore ce médicament qui aide certains à respirer. Elle, il lui donnait la nausée. Le petit garçon de février regarde son frère nouveau-né, il ne sait pas s’il faut pleurer.

 Juin 98. Ils emménagent dans un nouvel appartement tout blanc, sauf la chambre des garçons, tout ensoleillée. Une nouvelle vie peut commencer. On recueille un chat, trouvé errant dans le bois de Vincennes, affamé, trimbalé depuis dans l’attente d’un nouveau foyer. Il passera sa première nuit à miauler, encore une autre maison, des inconnus, toujours la nécessité de se réadapter.

 Cela aurait pu durer, mais elle l’a rencontré. Et l’envie est revenue, ce serait le dernier. Il était déjà tard, il pouvait y avoir des difficultés, peut-être même devraient-ils renoncer. Ils se sont mariés. Elle attendait un bébé. C’était un secret, rien ne se voyait, il était si petit. La mariée a le ventre joliment arrondi, voilà tout, c’est tellement féminin… Mais l’histoire s’est arrêtée, dix jours après. L’image sur fond noir, elle ne l’a pas oubliée. Ni le silence du médecin, assommé. Les semaines ont passé, il fallait attendre et espérer. Impossible de se résigner, cela ne pouvait pas finir ainsi, c’était insensé. Elle avait perdu sa foi d’enfant depuis longtemps, mais elle a beaucoup prié. Qui ou quoi, elle ne savait pas, mais ça lui faisait du bien de parler sans témoin. Elle avait du chagrin. Elle découvrait le sens de ce mot, après tant d’années.

 Elle a été exaucée. L’année d’après, une petite fille est née, yeux d’automne et cheveux bouclés, petit centre du monde jouant bientôt avec le cœur de ses frères, tout à elle dévoués, leur offrant en retour le plus beau des amours, le plus inconditionnel, le plus éternel. Princesse endiablée, chipie déjà si féminine, dans leurs bras abandonnée.

 Elle pense aux années à venir lorsqu’elle voit les mamans à l’école, avec leurs filles plus grandes. Elle imagine les amies, les grands secrets, les goûters, les premières boucles d’oreille… Parfois, elle sourit toute seule, à cette simple idée. Elle fait le compte de toutes ces petites joies, des choses à découvrir, elle dessine dans sa tête un univers rêvé où elles seront seules au monde, pour une heure ou une journée. Elle sait déjà qu’il y aura des cris et des bouderies, des portes qui claquent et des grandes scènes de comédie, et elle s’en réjouit. Parfois elle en aura assez, comme aujourd’hui, alors elle fera la maman, « maintenant, ça suffit ! ». Mais quand personne ne la voit, finalement, elle en rit. Tant de caractère et de vie dans un enfant si petit, elle ne connaissait pas, elle est un peu ébahie. Fatiguée aussi, parfois, et alors ses certitudes vacillent. Elle sait qu’on a dit que c’était égoïste, il y a un âge pour tout, n’est-ce pas, il faut savoir s’arrêter à temps. Penser à l’enfant. Elle y a pensé souvent, fallait-il se faire une raison ? Elle n’a pas la réponse, c’était juste évident.

 Oui, elle, ces années, elle les a savourées. Elle n’a pas l’impression que le temps a filé. Tous les moments de sa vie de maman, même ceux qu’elle a oubliés, elle sait qu’elle en a bien profité. Et quand elle pense à tout ce qui l’attend, elle se dit que finalement, c’est peut-être la mémoire des autres qui est partie se promener ?

 

 

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Mercredi 5 juillet 2006

Dans le salon que le crépuscule gagne peu à peu, un cri de pur bonheur, suraigu, couvre une seconde le brouhaha incessant du match. Les poings étroitement serrés, totalement concentrée, elle avance lentement, avec application. Sur son visage, ni sourire, ni appréhension, mais une détermination absolue. Insouciants de ce qui se joue à l'écran nous la regardons tous, suspendus nous aussi à cet élan fragile, confusément conscients d'être en train de vivre ce qui est - déjà - un souvenir collectif. Pour cette représentation unique, elle nous aura fait ce merveilleux cadeau d'attendre que nous soyons tous réunis.

Nous sommes le mardi 4 juillet, il est bientôt 21h30, et la Princesse vient de faire ses premiers pas.

 Accessoirement, c'est l'Italie qui a remporté la demi-finale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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