Chacune joue la sienne. Maison, appartement, chalet de montagne ou isba lointaine, chaque demeure a sa voix, aussi unique que l’odeur qui l’imprègne, et bat le rappel des souvenirs, parfois.
La symphonie de la plomberie, pour chaudière et tuyauterie. Le vent qui joue au fantôme dans la cheminée, agitant furieusement la plaque métallique qui l’empêche d’entrer et glissant ses squelettes de doigts dans le moindre interstice. Les accords grinçants du plancher, comme sous un furtif menuet. Les lycéens du matin, qui s’interpellent sous ses fenêtres alors qu’elle dort encore. L’horloge qui tressaille à chaque minute qui passe, et dont on croit entendre le soupir lorsque la grande aiguille vibre et s’élance vers l’heure qui va naître.
Tous ceux-là, et d’autres encore. Il y en tant qu’elle a perdu le compte dans le flot des années. Autant de petits repères temporels qui ont gravé sa mémoire en taille-douce et la plongent à capricieux intervalles dans cette vie si privée qu’elle ne peut la partager. À jamais sienne. Elle peut en parler, elle le fait souvent, mais mettre des mots sur des vibrations est aussi vain que vouloir saisir le vent. Elle s’y acharne parfois, elle aimerait tellement dessiner dans l’air le moment perdu, l’heure enfuie, en restituer la chair comme elle ouvrirait un fruit mûr, mais alors même que les mots se pressent et que ses mains dansent un ballet aveugle, elle sait déjà qu’elle n’y parviendra pas. Alors elle reficèle soigneusement l’instant, lisse en pensée le papier, soie ou chiendent, où il est empaqueté, et fait mine de rien. C’est une frustation douce, une pente impossible à gravir qu’elle accepte de contourner. Elle ne sera pas victorieuse, elle baisse dignement pavillon tandis que ses souvenirs impalpables continuent de jouer le diapason.
Au fil du temps, cette mélodie s’est humanisée. De l’enfance, rien ne subsiste. Les inévitables disputes des grands ne franchissaient pas les murs, sans doute parce qu’ils n’élevaient pas le ton lorsqu’un désaccord survenait. Elle vivait dans une petite maison, au fond d’un jardin clos, d’où seuls lui parvenaient le chant matinal des oiseaux et les voix désolées des matous vagabonds. Puis elle a grandi, elle a vécu dans des appartements plus ou moins habités par la voix des autres, par leurs pas dans l’escalier ou les rires d’enfants inconnus, elle entendait la cuisine avant d’en sentir les parfums, les cuillères de bois qu’on pose trop vite, la cocotte-minute qui ferraille et chuchote, le raffût des casseroles et l’eau en cascade. Et puis elle a eu un premier bébé, et ses nuits n’ont plus jamais été les mêmes. Combien de fois aura-t-elle tendu une oreille inquiète au souffle de l’enfant, se penchant au-delà de l’équilibre par la porte entrouverte, combien de fois se sera-t-elle glissée parmi les ombres de la chambre pour aller se pencher sur le berceau ou le petit lit, frôlant parfois de ses cheveux la main ou le front, comme par mégarde ? Toutes les mères ont fait, font et feront cela, entrer à pas de loup, tourner légèrement la tête pour mieux saisir la respiration légère, s’incliner vers l’enfant abandonné au sommeil pour être sûre, le cœur en accélération brutale, parce qu’il est parti si loin que son souffle n’est plus qu’une esquisse. Puis se redresser, rassurée, oser peut-être une caresse furtive avant de reculer, le pas plus léger.
De ses cinq sens, elle se dit parfois que celui-là est le plus précieux. Celui qui lui a offert et lui offre encore les sensations et les bonheurs les plus intenses. Longtemps elle s’est crue ridiculement sensible parce que la musique la faisait pleurer, qu’elle ne pouvait et ne peut toujours pas chanter certaines chansons sans que sa voix ne se fêle. Elle a tu de son mieux cette fragilité, comme on cacherait un secret honteux. Jusqu'à ce jour où elle l’a lu, dans un livre très sérieux : « …la musique fait pleurer ». Symptôme décrit sans emphase avec quelques autres et pour lequel tel remède homéopathique était proposé. Le Dr H. ne saura jamais à quel point il l’a soulagée, littéralement, de ce poids qu’elle portait comme une pénitence. Elle pleure toujours en entendant Les roses blanches ou le petit air de flûte d’un dessin animé de son enfance, les accords de Bach, Mahler ou Schubert la saisissent chaque fois au creux du ventre, elle tressaille à la plainte légère des doigts qui glissent sur les cordes d’un violoncelle ou à la voix ineffable d’un piano. Mais elle ne le cache plus. Et lorsque son regard se perd un peu, c’est souvent qu’elle contemple, visible pour elle seule et comme surimposée, la structure infrangible des sons de sa vie.

C’est un endroit interdit, sans adresse, sans pays. Personne n’y est jamais entré, même elle ne s’y aventure qu’avec prudence. Une lumière improbable y règne toujours, pas le jour ni la nuit, un entre chien et loup qu’elle seule connaît. Un antre familier. Comme dans un vieux film d’angoisse, la brume enroule parfois de longues écharpes autour de silhouettes sombres dont on ne verra rien, cachant et dévoilant tour à tour une maison endormie, un arbre décharné, un chat qui glisse et se fond dans la nuit. Là sont rassemblés ses souvenirs, toutes ces bribes qui font sa vie, ceux qu’elle a aimés ou perdus de vue, les vivants et les morts, un rayon de soleil sur un mur de pierre, un morceau d’écorce patiné et une poignée de feuilles froissées. Des cris, quelques larmes, des éclats de rire dont l’écho flotte encore. Des notes de musique, partout, depuis toujours. Une silhouette qui s’éloigne rue de Rivoli. Puis des fleurs parsemées sur un plancher, une chemise blanche et un air doux comme en été. Deux heures sur une plage hors saison, hors du temps. Le canal du Midi au mois d’août, des anglais près d’une péniche amarrée, une étole de soie grise, deux enfants jamais nés. Le sol n’est pas toujours bien solide, certains recoins ne se visitent qu’avec prudence et d’autres sont fermés à clé. Elle en a fait le tour, plus rien à en tirer, la page doit se tourner. Barbe-Bleue est parti, le chemin a cessé de poudroyer sous ses pieds. C’est un étrange bric-à-brac, son petit bazar secret. Elle ne pourra jamais en parler, les mots pour le décrire, elle devrait les inventer. Elle l’a lentement apprivoisé, même si quelques créatures rétives le peuplent encore, bien cachées, rebelles à ses tentatives. Être heureux malgré tout, comme tous les autres, ses semblables, ceux qui n’avoueront jamais où ils s’en vont quand leur regard se perd. Sourire à l’oiseau qui chante, éperdu, à la pluie qui rosit les joues, à l’enfant qui rit de bonheur pour rien, pour tout. Et refaire ce puzzle chaque jour, lui ajouter des pièces noires ou blanches, continuer sans relâche à construire cet édifice si étrangement solide, penché sur le vide.
Sa grand-mère avait élevé seule ses sept enfants. La dernière-née, celle qui deviendrait sa mère, n’a jamais connu son père. La veille de Noël, il était parti fêter
C’est un très vieux cahier. Sous la cou-verture de papier bleu fané, des pages couvertes d’une écri-ture serrée. La plume est appliquée. Les feuilles sont jaunies, comme passées dans du thé. Puis, des coupures de jour-naux apparaissent, soigneusement dé-coupées, disposées en quinconce, enjolivées ici d’une envolée de plume, là d’une arabesque, fragiles vestiges des efforts du début.
Celui de sa mère jeune fille, qu’un jour elle a pris. Il y avait beau temps que personne ne l’avait ouvert, alors bien sûr, « si tu le veux, il est à toi. ».
Quatre années se sont écoulées. Quatre an-nées, depuis celle où elle a dit deux fois oui à celui qu’elle avait choisi pour mari, et entre ces deux oui, six mois de secret. Près d’une demi-année à vivre dans la clandestinité. Personne ne savait, et elle, pen-dant ce temps, elle ap-prenait son nouveau nom. On leur en avait voulu d’avoir joué les cachottiers, ils n’avaient pas vraiment compris. À leur âge, bien sûr, ce n’était pas très rai-sonnable de raconter des histoires. Sauf que, l’histoire, c’est à eux-mêmes qu’ils l’avaient racontée. Et ça les avait bien amusés, de vivre ces six mois cachés.
On ne voit pas le temps passer. Enfin, c’est que ce qu’on dit. Elle, elle en a bien profité. Toutes ces années, 18, 19 en fait. Depuis ce moment où les résultats étaient arrivés. Une simple feuille de papier et tout avait changé. Elle s’en souvient très bien, malgré sa mémoire en pointillés,